STOP : repenser les trajectoires de transition par le bas

Face à l’aggravation de la crise climatique et à la répétition des vagues de chaleur en France, Cyria Emelianoff (Professeure d’aménagement et urbanisme à l’Université Rennes 2, ESO)  appelle à repenser nos trajectoires de transition écologique. Dans une tribune engagée, elle souligne l’aveuglement collectif face aux migrations climatiques et à la maladaptation, alors même que les solutions existent. Pour elle, l’avenir ne se joue pas seulement dans les grandes stratégies nationales, mais dans les territoires eux-mêmes.  En s’appuyant sur des exemples concrets à Lorient et à Arnhem, elle montre comment l’épargne citoyenne, le bénévolat et l’action collective peuvent transformer nos villes et enclencher une véritable économie citoyenne de la transition.

 

A l’heure où ce texte s’écrit, lors d’une semaine d’août banale, les températures dépassent les 40°C dans nombre de villes de l’hexagone, 350 femmes et enfants migrants ont été évacués sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, les feux sévissent et une poignée de municipalités offrent des entrées gratuites à la piscine. Le fonctionnement de la dérégulation climatique est connu depuis des décennies, les mécanismes de dérégulation sociale et politique le sont également, remarquablement explicités par exemple par le sociologue Harald Welzer dans « Les guerres du climat ». En dépit de ce que nous savions, la maladaptation, les migrants climatiques globaux, trans-régionaux et locaux forgent l’actualité quotidienne, dont on fait mine de s’étonner dans un grand élan d’illucidité.

Il reste à ceux qui ne partent pas, ou jamais, en vacances, qui ne disposent pas d’habitacles climatisés, de terrains piscinés, qui ne migrent pas périodiquement pour aller se mettre au vert ou au bleu, le temps d’une interruption volontaire de climat, il leur reste, donc, le droit à la baignade.

L’œuvre de Nnimmo Bassey, « To cook a continent », reflue à la mémoire. Que diable ! La surchauffe des banlieues et régions périphériques attisera quelques violences qui seront légitimement matées. Et que ça chauffe ! S’adaptera, s’adaptera pas ? La compétition ouverte aura raison des plus captifs, des plus pauvres, des plus malades, des plus vieux, et des multitudes d’êtres qui habitent les écosystèmes. Le climat se chargera naturellement de nettoyer la société et de faire place nette à de nouvelles conquêtes de terres. 

Ne cherchez plus les vulnérabilités mais les responsabilités. Les savoirs de transition ont au minimum 30 ans d’âge, ceux de l’adaptation urbaine sont à peine plus jeunes, les solutions sont expérimentées, connues, éprouvées. Mais saoulées au pétrole et grisées par la fuite, la si chère adrénaline de fuite, l’ivresse de classe et la longue anesthésie politique permettent de s’accommoder, de se tranquilliser, de vivre avec, pour relativiser les causes du problème, faire perdurer encore un peu ce qui garantit le confort et la suprématie des classes dominantes. 

Jusqu’à quand ? Quand faudra-t-il dire STOP, et comment ? 

Ça va, vous ? Vous allez bien ?

Par où commencer ? Retournons sur terre, en ville, et à un objet bien concret, l’omniprésence de la voiture (thermique ou électrique qu’importe, tant l’énergie grise émet de CO2) et de son paysage -physique et mental- d’infrastructures, à l’origine d’une bonne part de la surchauffe, parmi d’autres pollutions. Ce système automobile occupe en moyenne 30% du sol urbain, qui -a priori- n’est pas extensible, une ressource foncière qui pourrait être aisément convertie pour l’aménagement d’un micro-climat urbain avenant, végétalisé, irrigué par les eaux grises des occupants. Densité, ombre, nature et fraîcheur pourraient cohabiter tranquillement, avec de l’eau qui tourne en cycle court, des productions végétales plurivalentes, un rapport de proximité à la nature dont les psychologues nous disent à quel point il est un vecteur de santé mentale, tout particulièrement en ces temps d’instabilité et solastalgie. Ces villes végétales, grandes ou petites, seraient traversées d’autoroutes cyclables irriguant les campagnes et de cheminements échappant aux règles du marché.

Les sirènes d’alarme des scientifiques et urbanistes intéressés de longue date aux formes de l’urbanisme écologique, sont inaudibles sous le tapage médiatique du solutionnisme technico-politique. L’indignation monte parmi les collectivités locales ou ceux qui en leur sein rament à contre-courant, mais pas les moyens d’agir. L’adaptation et la désactivation du changement climatique ne seraient pas à notre portée, ni en termes d’échelle, ni surtout en termes d’investissements, dérobés et accaparés à la vue de tous par les technologies et sophismes transhumanistes de la Silicon Valley. L’IA vide les services publics (au nom de la réduction des déficits) et fait fondre l’emploi, en déclassant des pans entiers d’humanité.

Alors comment enrayer l’inéluctable, puisque nous y sommes ? Non pas les victimes recensées des canicules, mais le nombre réel de victimes, la mort des vivants, la déstabilisation de l’habitabilité terrestre, avec ses grands mouvements de balancier (oscillations australes, flux migratoires, radicalisations politiques, …). 

Impasse climatique et impuissance collective sont les deux faces d’une même histoire, d’un même récit tragique. Les résistances sont neutralisées par ceux qui délivrent d’une main de fer l’addiction aux énergies fossiles, fissiles, et aux process de combustion. Comment entendre les voix et voies alternatives, les cris multiples et autres manières de faire, les mille façons de défaire cet ordre brûlant de violence, se disputant les ressources rares et fossiles ? Qu’ont-ils à nous dire, ceux qui construisent des alternatives dans les interstices et le silence du paysage politico-médiatique saturé d’affrontements, d’hormones et de guerres ? Comment faire contre-front, comment rediriger l’économie, comment reprendre le contrôle ?

Penser dans le territoire, retrouver le sol et le sens de la réalité, déceler ce que porte une « transition socio-écologique par le bas » est une façon de dire STOP, d’inoculer un antidote, de livrer un retour de monde (et non d’expérience). 

L’incursion, et non l’excursion, peut commencer à Lorient, où l’investissement citoyen a permis de reprendre un peu en main la production d’énergie. Nous proposons de la poursuivre à Arnhem (Pays-Bas), dans un quartier défavorisé (red-light district), métamorphosé par ses habitants, qui ont planté et débitumé jusqu’à une transformation complète de l’espace public, du cadre de vie et de la biodiversité. Ces transitions écologiques low cost mettent en jeu une économie citoyenne qui reprend en main l’appareil de production à l’échelle locale, en mobilisant une petite épargne individuelle, une énergie sociale (bénévolat) et une forte émulation politique. 

Lorient est une ville qui est sortie du tarif réglementé de l’électricité dès que la loi l’y a autorisé, en 2004, pour s’approvisionner en énergie non nucléaire pour les écoles et les crèches (auprès d’EDF puis d’Enercoop). Des panneaux photovoltaïques furent installés en autoconsommation sur une serre municipale, puis une centrale photovoltaïque sur le stade, en 2010, suivie par une centrale sur une école publique. Le projet était de solariser tous les bâtiments municipaux mais le moratoire sur le solaire mit fin à cette ambition, provisoirement.

La rencontre avec un groupe de citoyens relança en effet le projet en 2014. La ville proposa aux citoyens d’acquérir des panneaux photovoltaïques à installer sur des toits municipaux, et de leur verser un loyer confortable afin de bénéficier en échange de l’électricité produite. Cela revenait à instaurer l’équivalent d’un tarif local d’achat, rentable pour les citoyens investisseurs comme pour la municipalité, qui achetait le reste de son électricité bien plus cher. Pour faire baisser les coûts, la municipalité finança les onduleurs et procéda elle-même à l’installation, en formant ses électriciens avec l’aide d’un lycée professionnel. Deux écoles furent équipées en autoconsommation, auto-installation et autofinancement citoyen. Une deuxième salve de centrales fut posée à partir de 2017, avec l’aide d’un chantier participatif, ce qui fit encore baisser le coût de l’installation et du tarif de rachat local. Les toits d’un centre de formation, de deux écoles et de l’hôtel de ville furent équipés. 

Ce partenariat exemplaire entre une municipalité et une initiative citoyenne d’énergies renouvelables fut salué de tous côtés : « A Lorient, y a du fait maison. C’est hors norme » juge un responsable du service de l’environnement. « Nous, on achète les panneaux et on les pose en 3 jours. La mairie achète le reste du matériel. C’est le top de la collaboration. On veut défendre et répandre ce modèle » explique un membre du collectif citoyen. Depuis 2021, ce collectif participe au plan Climat de l’agglomération, porté par l’agence locale de l’énergie, et est intégré aux projets territoriaux de développement des énergies renouvelables : « Le public, la société civile, l’économie sociale et solidaire, c’est un pool. C’est un contrepoids au capitalisme de concurrence et de dumping à tous les niveaux. Il y a un projet de société beaucoup plus vaste que l’énergie renouvelable derrière nous ».

La capacité à redéfinir localement les voies de transition avec des ressources ordinaires mais de manière très ingénieuse permet de lever les barrières dites insurmontables du régime dominant (l’effondrement des tarifs d’achat), en créant des précédents pour une réappropriation des moyens de production économique et énergétique.

Les habitant.e.s du quartier Spijker d’Arnhem ouvrent quant à eux des brèches dans les champs de l’aménagement urbain et de l’économie circulaire. Opérée sur trois décennies, la végétalisation massive de l’espace public par les habitant.e.s a considérablement rafraîchi le quartier, perméabilisé les sols, biodiversifié le territoire, circonscrit l’emprise de la voirie et des places de parking, en donnant un visage très opérationnel au plan Climat de la ville. Il a suffi d’autoriser les citoyens à réaménager leur espace de vie (au terme d’une période conflictuelle de quelques années), en les accompagnant légèrement dans cette intervention urbanistique, à peu de frais. 

Le déploiement du pouvoir d’agir habitant s’est ensuite porté sur d’autres volets de la transition, donnant lieu à un projet d’économie locale. En 2013, quelques riverains se fédèrent pour acheter des panneaux photovoltaïques. Le groupe de travail sur l’énergie s’élargit à 60 personnes, étend ses ambitions et fonde une entreprise sociale de conseil sur l’isolation thermique à bas coût. Avec l’aide d’étudiants de l’université HAN, elle intervient sur 1450 logements (le quartier comporte 6200 habitants). Une seconde entreprise sociale de bricolage et rénovation thermique est créée pour réaliser des travaux d’isolation, en mobilisant les fonds contre la précarité énergétique de « l’Energiebank » de la région d’Arnhem. L’un des fondateurs du groupe citoyen sur l’énergie monte un centre d’aide à l’entreprenariat local (DAZO), avec l’aide de la municipalité et de la fondation pour une économie bleue de voisinage qu’il crée dans le sillage, en 2014, sur le quartier. Cette fondation se finance par des réponses à appels à projet et développe une économie circulaire de voisinage, avec un prisme résolument social. 

DAZO forme et connecte des personnes éloignées du marché de l’emploi aux clients potentiels et besoins du quartier, en proposant différents services de soin, garde, production alimentaire, échange de biens, réparation ou entretien. La vingtaine d’emplois créée jusqu’ici a besoin du renfort de nombreux bénévoles car l’économie dominante impose un régime de concurrence considérablement faussé par les subventions aux énergies fossiles et l’exploitation économique des Suds (main d’œuvre et ressources). Ces bénévoles et salariés travaillent par exemple à la récupération de marc de café dans le quartier pour faire pousser des pleurotes vendus aux restaurateurs d’Arnhem, à la remise en état et la revente de vélos usagés ou jetés, à des hébergements touristiques moins onéreux chez l’habitant, malheureusement interrompus par l’épidémie de Covid. Le « made in Spijker » est un peu soutenu au nom de la lutte contre la pauvreté mais manque d’appuis plus structurants pour un déploiement de cette économie de voisinage. Les citoyens n’ont pas d’interlocuteur fixe au sein d’une administration locale très sectorisée et au personnel fluctuant. 

Pour infuser plus profondément ses idées de transformation socio-écologique locale, DAZO participe à la campagne néerlandaise « Nous sommes là. Exploiter le pouvoir de notre communauté », supportée par différentes organisations sociales, défendant non pas un Do It Yourself, mais un We Do It Together. Au Spijker, il s’agit d’encourager le passage à l’échelle d’une forme d’économie répondant aux besoins à proximité des lieux de vie. Le plaidoyer porte sur le transfert d’activités économiques vers l’entreprenariat local pour irriguer le tissu capillaire de la société et la rendre résiliente.

On voit avec cette transition effectuée par le bas à quel point il est possible d’écologiser la société avec peu de moyens financiers, en s’appuyant sur une action sociale auto-organisée et transformatrice, une troisième vague d’action sociale selon l’historienne Tine de Moor. Ce processus de transformation socio-écologique est soutenu à la marge parce qu’il génère des économies d’argent public, en mobilisant des forces de bénévolat et de socialisation, parce qu’il écologise l’espace à moindre coût, et enfin parce qu’il désactive des risques sociaux et politiques (radicalisations, xénophobie, désaffiliations). 

Comment aller plus loin ? En battant en brèche le récit de l’inéluctabilité, de l’impuissance et de l’impasse sociétale et climatique, au cœur de la fabrique hégémonique de la désinformation, et en faisant levier partout où nous sommes.

 

Sources bibliographiques :

Bassey N., 2012. To cook a continent. Destructive extraction and the climate crisis in Africa, Pambazuka Press.

Blanc N., Emelianoff C., Rochard H., 2022. Réparer la Terre par le bas. Manifeste pour un environnementalisme ordinaire, Paris, Le Bord de l’eau.

De Moor, T., 2023. Shakeholder society? Social enterprises, citizens and collective action in the community economy. Erasmus Research Institute of Management (ERIM). ERIM Inaugural Address Series Research in Management

Welzer H., 2009. Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXI° siècle ? Paris, Gallimard.

Publiée une fois par mois, la tribune “Urbanisme en Francophonie ” se propose de recueillir les témoignages et les réflexions d’une personnalité autour d’un sujet de son choix. Cet espace ouvert permet aux auteurs de partager librement leur vision du monde et de contribuer à ce récit original. Tandis que le monde doit organiser sa transition vers un développement plus respectueux des personnes, des ressources de la planète et de sa biodiversité, comment penser et construire les villes ?

 

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