Pourquoi cette baraque est-elle canadienne ?

La maison, comme objet architectural, comme modèle économique d’organisation des territoires, comme aspiration sociale enfin, est une des préoccupations majeures des urbanistes, pour en constater et parfois pour en déplorer l’importance. La question recèle souvent une complexité que seule la profondeur historique, l’attention à des situations inattendues permettent d’éclairer. Ainsi, au travers d’une étude sur “une cabane canadienne”, Lucie K. Morisset nous permet-elle de mieux comprendre comment une réponse “économique” a été produite et s’est diffusée, au Canada mais aussi en France, lors de la Conférence donnée le 7 décembre 2023, à l’Institut de Géoarchitecture (Université de Bretagne Occidentale, Brest).

A propos de la conférencière

Titulaire de la chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie K. Morisset, est Professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Diplômée de l’Institut de Géoarchitecture de Brest (1996), au terme d’un Doctorat sous la Direction de Daniel Le Couédic, elle s’intéresse à l’histoire des objets et des idées du paysage construit. Ses travaux plus récents, abordent le patrimoine comme agent de transformation, dans une double perspective de justice sociale et de développement local, ainsi que l’héritage du 20e siècle en architecture et urbanisme. Elle a reçu en 2022, le prix du Québec Gérard Morisset, la plus haute distinction décernée par le gouvernement du Québec dans le domaine de la culture et du patrimoine. Elle est aussi membre reçu de la Société Royale du Canada.

Thème de la Conférence

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, à la France qui en demandait alors 10 000, le Canada envoie plusieurs centaines d’habitations pour reloger les sinistrés. Au moins l’une d’elle a survécu, c’est la “Baraque Canadienne” conservée à la cité de l’habitat provisoire, à Ploemeur.

Le Canada, comme les États-Unis, avait en effet, à l’époque, acquis une expertise dans la préfabrication d’habitations, pour répondre au besoin de logement engendrés, dans les villes, par l’effort de guerre. Fruit d’une première grande action de l’État, dans le domaine de l’habitation, les maisons de l’époque ne sont pourtant pas sans mémoire, au contraire, elles s’inscrivent dans une longue succession de traditions dont elles ont assuré la survivance.

A la Cité de l’habitat provisoire à Ploemeur (Morbihan – Bretagne), administré par l’association Mémoire de Soye, la “baraque canadienne”, exemplaire sauvegardé d’un phénomène historique et territorial d’une importance considérable, est aussi le révélateur matériel d’une culture de la maison encore mal connue en Amérique, mais dont les accents d’identité ne sont pas sans échos en Bretagne.

La conférence propose de retracer l’évolution de cette maison ordinaire, particulièrement au Québec, mais sur l’arrière plan de l’Amérique du Nord, pour entrevoir de quelle manière elle a répondu au problème permanent de la crise du logement et comment elle a gardé, tout au long du XXe siècle, les usages, la construction et l’esthétique de ce que l’histoire appelle maintenant la “maison québecoise”.

  • Le génie de la maison (une histoire de l’habitation Québécoise ordinaire)

De la crise du logement à l’idée d’une identité…

TEMPS 1 (1880-1930) : L’affirmation d’un type : l’Amérique des frontières et la « maison de compagnie », de l’habitation à l’identité

Durant cette période sont créées “Des maisons nouvelles pour des villes nouvelles”. Telle est la solution américaine à la question du logement ouvrier pour répondre au phénomène d’industrialisation.

Les Maisons de Compagnie (d’entreprise) : ce sont des maisons nouvelles dans les villes nouvelles avec tous les services nécessaires (électricité, eau…) qui sont de type courant de la Province de Québec. Elles répondent à des enjeux modernes.

L’habiter/la diffusion du « confort » (type, dimensions, distribution intérieure)

L’identité (uniformité, diversité; entre « l’homme universel » et le régionalisme)

La possibilité (techniques et matériaux de construction)

TEMPS 2 (ANNÉES 1930) : La préservation des usages et de la construction traditionnelle: maisons de colonisation et New Deal

Ce deuxième temps marque un premier engagement de l’État dans le logement avec la Maison du Colon.

TEMPS 3 (ANNÉES 1940) : La généralisation d’une figure : maisons de guerre, maisons de vétérans

Durant les années 1940, c’est la période des prêts à découper canadiennes. La maison ordinaire rendue possible pour tous, va se généraliser, notamment au travers des maisons de vétérans d’après Guerre.

En 1941, on observe qu’à Montréal, 30% des familles cohabitent avec une autre famille. Travailleurs des industries de guerre : la population des villes croît de plus de 10% de 1941 à 1944. De 1941 à 1944, le gouvernement va dépenser 50 millions $ (+1 milliard $ 2023) dans la construction de logement public pour les travailleurs de guerre et généralise le mode de construction « à plateforme ».

Environ un million d’hommes reviennent d’Europe au Canada après la guerre. Ils amènent avec eux plus de 50 000 « épouses de guerre ». Au total, de 1941 à 1947, plus de 50 000 maisons « Wartime Housing Limited » sont construites.

TEMPS 4 (1950-1970) : La consécration d’un modèle d’habiter: du bungalow québécois à la « maison universelle »

Cette quatrième période est marqué par le phénomène de la maison modèle, la maison pour famille canadienne typique, située dans une région canadienne suburbaine. Une nouvelle “maison canadienne” qui correspond à l’histoire de toute une civilisation.

  • Pourquoi la maison plutôt qu’autre chose ?

Les deux grands enjeux sont :

  1. L’accès à l’habitation (problème économique)
  2. La propriété et forme de cette habitation accessible (problème architectural et culturel)

  • “Canadienne” : de la figure à la culture construire en bois

Cette tradition communautaire provient de la Grande Bretagne et des États-Unis. Dans la France de la reconstruction, ces maisons en bois étonnent… Plus tard, cette construction en charpente de bois va diminuer au profit de la construction en charpente d’acier.

Le bois est une condition de possibilité d’une Maison pour tous. Tel est le cas des Maisons en “kits” construites en 1 jour (démontables, déplaçables et moins chères) : ex : maisons de la Compagnie Aladdin (Aladdin Houses) ou la solution de Thomas Edison.

  • Se greffe alors, au type de la maison, la question de la « personnalisation »

La question de la personnalisation de la maison est une question à laquelle répond le régionalisme en 20e siècle :

« Nos ancêtres normands et bretons ont dû, évidemment, construire leurs premières habitations semblables à celles de leur pays d’origine; mais les conditions de climat, les matériaux et les besoins n’étant pas les mêmes […] les maisons prirent un caractère spécial au pays; on sent encore un peu l’influence française, mais nos anciennes maisons sont canadiennes avant tout  »,

Fernand Préfontaine, 1918

En savoir plus sur l’association Mémoire de Soye et la cité de l’habitat provisoire

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