Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique

Source : CHOPLIN Armelle , « Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique »,
MétisPresses, 2020.

Futuribles (revue bimestrielle francophone de prospective), a publié le 9 avril 2021, une recension du livre “Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique” de la géographe Armelle Choplin (Professeure associée au Département de géographie et environnement et au Global Studies Institute depuis 2019 à l’Université de Genève, Maître de conférences en géographie à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et enseignante à l’École d’urbanisme de Paris), effectuée par Isabelle Baraud-Serfaty (Fondatrice d’IBICITY, agence de conseil et expertise en économie urbaine. Enseignante à Sciences Po).

Résumé du livre

L’Afrique connaît aujourd’hui une croissance urbaine rapide qui se traduit par une multiplication des constructions en béton. Le ciment, composant essentiel de ce matériau, est devenu le symbole de cette urbanisation frénétique qui bouleverse le paysage des villes africaines. Plus qu’une simple matière inerte, il se charge d’affect et de valeurs et redéfinit les pratiques et les imaginaires de sociétés en quête d’émergence économique et de réussite sociale, alors même qu’à l’heure du dérèglement climatique des voix s’élèvent pour dénoncer une industrie cimentière aux effets destructeurs sur l’environnement.

Pour comprendre la production et la consommation grandissante de cette poudre banale devenue « or gris », Armelle Choplin nous invite à suivre les sacs de ciment sur les routes ouest-africaine, le long du corridor urbain de 500 km qui relie Accra, Lomé, Cotonou et Lagos. Depuis la carrière de calcaire jusqu’à la parcelle en chantier, l’auteure nous amène à la rencontre des géants du secteur, des investisseurs, des acteurs politiques mais aussi des maçons et des habitants qui construisent leur propre maison «en dur».

À travers l’exploration d’une filière au cœur de multiples enjeux politiques, sociaux et économiques, cet ouvrage nous appelle à repenser les rapports étroits qui lient l’urbain, l’humain et le monde.

Analyse de l’ouvrage par Isabelle Baraud-Serfaty

La force du livre tient à la capacité de l’auteur à nous démontrer comment interroger la brique et le béton permet de saisir la production de l’urbain en Afrique de l’Ouest. Le ciment est un liant :

  • au sens premier, le ciment lie physiquement eau, sable et / ou granulats (gravier ou pierre) pour donner le béton,
  • au sens figuré : il permet à l’auteur d’évoquer tout à la fois les techniques de construction, la construction des villes coloniales, le développement des villes nouvelles, les imaginaires urbains et la littérature nigériane.

Ce livre s’inscrit dans un courant de pensée, le « tournant matériel », qui propose de saisir l’importance des objets, des choses, des matières, du non-humain, souvent peu visibles mais qui jouent un rôle central dans les relations de pouvoir entre les individus et dans la construction du fait social.

Billet “Villes africaines et ciment” d’Isabelle Baraud-Serfaty

Ce billet “Villes africaines et ciment”, a été rédigé par Isabelle Baraud-Serfaty,  le 31 janvier 2021, au retour de la mission d’Ibicity en Côte d’Ivoire pour l’UEMOA (Union Économique et Monétaire de l’Ouest Africain) et la Banque Mondiale sur le financement des opérations d’aménagement, réalisée avec Espelia.

« Le ciment permet d’examiner la production capitalistique de la ville, c’est-à-dire les liens entre ville et capitalisme, marchandisation du foncier et de l’immobilier urbain et processus d’accumulation des richesses »

Le ciment fait sens pour saisir la complexité de la production de la ville. Alors qu’il est de plus en plus difficile d’appréhender ceux qui font la ville, cette matière permet de faire le lien, le liant et de mettre en lumière ce qui fait la ville.

« Un monde gris »

L’auteur explique que l’idée de ce livre lui est venue, en écoutant, lors d’une conférence de sociologues de l’urbain, David Harvey mentionner un chiffre : « entre 2011 et 2013, la Chine a consommé 50% de plus de ciment que les États-Unis durant tout le 20ème siècle ». (Page 30).

Elle nous apprend aussi que la consommation de tonnes de ciment par habitant est désormais prise comme indice de développement par les bailleurs et souvent comparé au PIB. La moyenne mondiale tourne autour de 513 kg par habitant. Un pays arrivé à maturité urbaine, avec une transition urbaine achevée, serait autour de 400 kg par habitant. En Afrique, le ratio kg de ciment/per capita est encore faible, avec une moyenne de 115 kg et des différences marquées entre les pays : 121 kg au Nigeria, 180 kg au Bénin, 211 kg au Ghana, 83 kg au Cameroun ».

Dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, le ciment est considéré comme un produit de première nécessité et bénéficie d’un prix plafond encadré par l’État. Le chapitre « gouverner par le béton » souligne que « le ciment, considéré comme un produit de « première nécessité », au même titre que le pain ou le sac de riz, bénéficie dans plusieurs pays de la région d’un prix plafond. Sa production et sa commercialisation font l’objet d’un accompagnement politique ».

Jeux d’acteurs, « business de la ville » et néolibéralisation de la ville

Outre la méthodologie du « tournant matériel », Armelle Choplin « emprunte aux travaux sur les « global value chains » et « global commodity chains » qui analysent la circulation des produits, les acteurs et les cadres politiques qui permettent la mise en place d’une chaîne de valeur globale » (page 37).

C’est autour de ces questions qu’elle s’intéresse (pages 91 et suivantes) aux villes nouvelles en Afrique, comme Diamnadio, au Sénégal, Eko Atlantic City au Nigéria (même décalage) ou encore Sémé City au Bénin.

Elle s’intéresse ainsi aux agents immobiliers (page 103), aux promoteurs immobiliers (page 106), aux architectes (page 109), et aux grossistes et détaillants (page 111). Elle évoque aussi les « programmes de logements dits « sociaux » » (précisément ceux sur lesquels nous travaillons dans le cadre de notre mission) qui « reposent sur des accords entre l’État, le secteur privé et les banques » (page 97).

On notera que l’auteur veut « contribuer aux débats sur les liens entre ville et néolibéralisme à partir d’une approche ancrée dans les Suds » (page 31). Mais il nous semble que même si elle convoque les théories sur la ville néolibérale à plusieurs reprises, c’est aussi pour prendre quelques distances.

Description de l’urbain ouest-africain

L’ouvrage d’Armelle Choplin offre aussi de belles descriptions de « l’urbanisation sans ville ». « Dans le cas ouest-Africain : les formes urbaines sont là, mais pas forcément les attributs de la ville. Les paysages sont ceux de l’ « inachevé ». (…) Des tas de parpaings et des sacs de ciments, disposés négligemment dans un coin de la parcelle, constituent un trait majeur de l’ « inachevé », tout comme le ciment qui vient d’être fraichement coulé. Parmi les autres marqueurs de l’urbain en train de se faire, il y a l’omniprésence des quincailleries qui vendent du matériel de construction. Les géants du ciment ont bien compris le potentiel de cet espace périurbain en chantier permanent ».

Les fonctions du ciment

L’analyse des différentes fonctions du ciment pour la population est passionnante. On en a recensé six :

  • Ciment = épargne et valeur refuge
  • Ciment = alternative au crédit bancaire
  • Ciment = argent « fléché » pour investir à distance
  • Ciment = habitat solide
  • Droit au ciment = droit à la ville et à la modernité
  • Ciment = honorer les esprits

Quelles alternatives au béton ?

Dans l’avant-dernier chapitre, Armelle Choplin rappelle « l’insoutenable durabilité du béton ». « Le ciment est certes un matériau durable dans le temps, qui résiste aux éléments, mais il est non durable d’un point de vue écologique. Sont en effet problématiques sa production (extraction de sable et de calcaire, pollution, particules nocives rejetées lors de la combustion), son exploitation (fortement énergivore et consommatrice d’eau), sa distribution (transport sur de longues distances) et sa durée dans le temps (amoncellement de gravats) ». (page 189).

Aussi, dans le dernier chapitre de son livre, pour faire face aux effets négatifs du ciment (en terme de consommation de ressources, mais aussi d’inadaptation au climat), l’auteur appelle à une tropicalisation de la construction, soulignant le rôle que commencent jouer certains architectes ou associations pour favoriser des techniques plus durables. Ce dernier chapitre nous a toutefois laissés un peu sur notre faim. En effet, sa démonstration sur les nombreux rôles que joue le ciment (comme on l’a vu : épargne, alternative au crédit bancaire, argent fléché, solidité, accès à la modernité, culte des esprits) est si convaincante qu’on se demande quelles actions pourront effectivement infléchir cette aspiration des habitants des villes africaines pour le ciment. Peut-être de la “matière grise” pour un prochain ouvrage ?

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