L’insécurité, patate chaude de l’urbanisation africaine

Dr Beaugrain DOUMONGUE (Socioingénieur et Président de Construire pour Demain), partage sa réflexion sur le sujet dans une tribune, parue le 25 février 2024, dans Financial Afrik, journal spécialisé dans l’information financière en Afrique : “En 2020, un quart de la population urbaine mondiale vit dans des bidonvilles. La même année, ce chiffre s’élève à 82% au Tchad, 78% en RDC, 73% en République Centrafricaine, 68% au Bénin et 67% à Madagascar ; avec une moyenne africaine établie à 50,20%. Comment prévenir la violence en Afrique quand la précarité cohabite avec le continent ?”

Au départ des échauffourées

Si nous convenons avec Madani Maki Tall, Président d’Envol immobilier, que « la pauvreté est le premier problème que doivent régler les villes africaines », on comprend qu’avec une population de plus en plus jeune, vivant la rareté et en manque de repères ; le taux de criminalité grimpe dans les espaces urbains. Dans un contexte où l’Afrique subsaharienne est déjà frappée par les menaces terroristes et les conflits armés, les effets des changements climatiques devraient aggraver les tensions déjà latentes dans les zones sensibles, dopant de fait les vulnérabilités et le risque d’exposition de la jeunesse au grand banditisme et à l’extrémisme violent.

Dans ses « Étoiles de Sidi Moumen », Mahi Binebine met en lumière la provenance d’une partie des terroristes issus des attentats suicides de Casablanca en 2003, d’un certain nombre de bidonvilles. Ces attentats avaient déclenché un grand procès mettant au banc 50 accusés dans des procédures ayant impliqué plus de 700 suspects. Tentant certainement de promettre un repos paisible aux 44 morts, un film, « Les chevaux de Dieu », réalisé par Nabil Ayouch, a mis ce sujet de grande inquiétude sur les feux de la rampe, après que les jeunes des bidonvilles aient révélé par le crime, la fragilité de l’équilibre multiculturaliste en constante consolidation, du royaume chérifien. Ce temps qui s’éloigne dans les mémoires décrit judicieusement un contexte sous-jacent au cœur de nombre de cités subsahariennes.

Au fond, on convient aisément que c’est à l’aune de la criminalité qu’il est également possible de mesurer à la fois les défis pressants des villes africaines, et plus encore, les effets pervers d’une croissance non inclusive. Le cas d’un pays comme le Burkina Faso, plus ou moins grand que l’Ouganda en superficie, est à cet égard intéressant à observer aux fins de cette analyse. Alors qu’il pèse plus de 21 millions d’habitants, dont plus de 60% ont moins de 20 ans, le pays a enregistré en moyenne 5.7% de croissance au cours des 10 dernières années. Sachant que 44.5% de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté et que 53% des 15-35 ans sont au chômage ou en situation de sous-emploi ; on est en droit de se demander à quoi s’attendre au moindre départ de feu. Le sondage de Afrobarometer réalisé il y a un an dans le pays, démontre à juste titre que le crime et l’insécurité représentent la première urgence à traiter, pour 54% de la population locale.

Toute mesure gardée

Les horloges tournent et les hommes n’en sont pas les maîtres. Même dans des pays comme la France, les bidonvilles, jadis éradiqués, ont fait leur retour. En 2015, 3.8 millions de personnes y sont non ou très mal logées et 12 millions de personnes (dont 4 millions sont en situation de surpeuplement modéré et 5.7 millions en situation d’effort financier excessif) sont fragilisées par leur logement, d’après des chiffres établis par la Fondation Abbé-Pierre. En 2024, le problème persiste et le 29è rapport de la Fondation relève la montée en puissance de l’habitat indigne (sous réserve des standards), carrefour entre dégradation du bâti et vulnérabilité des ménages dans un contexte de pauvreté croissante. Les liens entre précarité et criminalité étant indéniables, on ne s’étonne pas que Marseille ait été comparée à Détroit dans les colonnes du New York Times en 2018.

Pendant ce temps sur le continent africain, les bidonvilles de Dakar, Abidjan, Lagos et Nairobi, pour ne citer qu’eux, prennent une ampleur considérable, en même temps que la pauvreté, renforcée par la menace climatique, accroît la vulnérabilité des populations. Il est à prendre garde que les villes africaines, quelles qu’elles soient, ne deviennent les temples de la prolifération d’une criminalité non maîtrisée. Car la radicalisation n’a pas de terreau plus fertile que l’esprit du pauvre.

L’urbanisation qui s’accompagne de pauvreté nuit au potentiel des villes durables et sûres. Les axes sociaux des plans de développement des pays africains doivent donc être infiniment renforcés devant les ambivalences de la ville. Dans un monde idéal, les défis urbains s’équilibrent sur un palier qui inhibe toute forme de danger, à l’effet de tuer dans l’œuf, ceux que Didier François, journaliste et reporter de guerre, appelait les « terroristes de la misère ». C’est sans doute un défi pressant pour la création des villes durables africaines.

Du grain à moudre

Devant l’impératif de croître et de prospérer dans un environnement favorable à leur durabilité, les villes africaines ont à construire leur résistance à l’insécurité sur la base de focus particuliers sur :

  • l’adoption d’une culture profonde de la participation citoyenne ;
  • l’amélioration de la cohésion sociale et l’entretien des espaces urbains ;
  • la réinsertion des populations dites à risque et la bonne gouvernance.

L’engagement des populations dans les affaires publiques et la prise de décision au niveau local (respectivement aux niveaux national et international) ne représente pas juste un impératif démocratique de base, mais surtout un trivial de bon sens. Peu importe la forme, qu’il s’agisse de débats, de consultations publiques, ou de réunions ; ces instants représentent avant tout des temps forts de renforcement du lien social entre les habitants, de structuration d’initiatives citoyennes et de renforcement de la confiance envers les autorités. Il y a donc à miser mille fois sur la démocratisation de ces procédés pour identifier les causes profondes des défis sécuritaires qui entourent les aires urbaines et les résoudre en mettant en action la chaîne de la solidarité.

De même, la cohésion sociale ne se décrète pas. Elle est fondée sur l’inclusion, certes, mais également l’égalité des chances, le respect des droits humains, la solidarité, etc. Elle est fille du dialogue, de la diversité, de la justice et de l’éducation. Voilà pourquoi le défi des villes sûres est avant tout social. Au-delà de la rencontre, sous toutes ses formes, qu’il faut favoriser entre les individus d’une même société, les aires urbaines jouent un rôle catalyseur du vivre ensemble, de par leur capacité à créer le lien. Les villes africaines doivent démontrer par l’exemple les possibles infinis de cette logique d’ensemble à construire.

La sensibilisation à la lutte contre les stigmatisations est d’un appui nécessaire à ce qui précède, pour renforcer l’intégration communautaire et rendre utiles les services de base au bénéfice de la réinsertion, somme toute délicate, mais fondamentale des repêchés de la radicalité. S’il est vrai qu’une communauté forte n’est pas celle où les personnes ne tombent jamais, mais celle où elles savent toujours se relever, alors, les villes africaines avides de sûreté sont appelées à croire avec Paul Eluard dans une solidarité absolue, véritable tendresse des peuples.

? Tribune à lire ici : https://www.financialafrik.com/2024/02/25/tribune-linsecurite-patate-chaude-de-lurbanisation-africaine/

Dr Beaugrain Doumongue est ingénieur civil, physicien du bâtiment et expert en intelligence stratégique. Président de Construire pour demain, il est également fondateur de StratCo et Directeur du développement du Groupe scientifique SIGMA.

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