Lecture critique du fait urbain au Cameroun : de l’illusion de la norme au droit à l’erreur

Cette tribune rédigée par Agnès OWONA MEMONG (consultante en urbanisme et Présidente du Réseau des Ingénieurs d’urbanisme du Cameroun (#RESIUC)) s’inscrit dans le prolongement des réflexions mobilisées dans la revue Urbanités (numéro 17, 2023) autour de la formule « l’erreur est urbaine ». Dans ce sens, questionner la pertinence du fait urbain amène à revoir la perception des problématiques urbaines, envisagés non pas comme des dysfonctionnements isolés, mais comme le produit de mode contemporains de fabrication de la ville, entre modèle importés, politiques fragmentés et pratiques contraintes. Du point de vue des villes camerounaises, cela nous amène à aborder les modes de production et de consommation de la fabrique urbaine, en examinant la déliquescence qui la caractérise.

D’entrée de jeu, parler d’erreur urbaine pourrait ressembler à un procès d’intention contre les projets non aboutis. Loin de là, il s’agit plutôt de porter un regard critique et concerté sur la façon dont cette erreur se crée et se perpétue au fil du temps, au point de devenir inéluctable.

Prenons comme métaphore simplifiée celle du contenant et du contenu, symbolisée par une bouteille d’eau. En effet, l’eau contenue dans la bouteille reste potable, et donc bonne pour la consommation, aussi longtemps que celle-ci reste fermée et conservée dans un environnement maitrisé. Une fois que ces conditions ne sont plus satisfaites, la
qualité de l’eau et de la bouteille devient incertaine. Dans ce contexte, plusieurs scénarios pourraient prendre place :

  • Le contenant, tout comme le contenu, pourraient devenir obsolètes dès lors que l’un ou l’autre n’assurerait plus sa fonction initialement prévue ;
  • Le contenu pourrait dépasser les capacités prévues par le contenant ;
  • Le contenant pourrait se vider en raison d’une altération extérieure.

Dans tous les cas, l’erreur survient dès que le contenant devient une contrainte insurmontable pour le contenu. Ou alors, lorsque le contenu finit par détruire le contenant.

En transposant cela à la réalité urbaine, la bouteille représente par son enveloppe les limites administratives de la ville ; par son contenu, l’ensemble des services urbains, de infrastructures et des déterminants de la vie sociale ; les parties prenantes (décideurs et habitants), en sont à la fois les fabricants, les détenteurs et les consommateurs. Dans cette dynamique, deux réalités s’entrecroisent : celle de celui qui produit la ville en fonction de ce qu’il pense être juste ; et celle de celui qui la consomme, qui cherche à satisfaire un besoin selon ses moyens. Donnant lieu ainsi à différents désajustements dont la gentrification, la déprise urbaine, l’étalement urbain, etc.

« Il apparait donc, que l’erreur urbaine se situe moins dans un acte isolé que

dans la configuration du système urbain ».

Dans l’opinion publique camerounaise, les discours sur les dysfonctionnements urbains tendent souvent à opposer décideurs et habitants. Ces derniers reprochent aux autorités leur incapacité, tandis qu’en retour ils sont accusés d’incivisme. Cette opposition est analytiquement pauvre car elle écarte le fait que les pratiques habitantes sont largement conditionnées par l’offre urbaine existante, d’une part. Et pareillement, cette offre est intrinsèquement contrainte dans un contexte de ressources limitées, de pressions foncières, et de temporalités politiques courtes.

En l’occurrence, jeter des déchets dans l’espace public est une transgression certes, mais l’absence d’infrastructures de collecte adaptées constitue aussi une défaillance systémique. L’erreur ne vient donc pas seulement de l’individu au comportement incivique, mais aussi de celui qui n’offre pas de dispositifs concrets pour ne pas le faire. En économie comportementale, on distingue « l’homo economicus » de « l’homo sapiens ». Le premier serait un « individu normal », rationnel et respectueux des plans pré-établis. A l’inverse, le deuxième serait un individu influencé par son environnement, sujet aux erreurs systématiques, privilégiant des raccourcis et accordant plus d’attention aux résultats immédiats. Ce trouble oppositionnel s’explique notamment en raison d’une norme sociale négative très répandue attribuée au manque de réciprocité perçue de la part des habitants. En effet, la logique camerounaise pourrait se résumer à : « un tien vaut mieux que deux tu l’auras ». En d’autres termes, l’incertitude du futur est si forte que la satisfaction immédiate l’emporte toujours sur une promesse de planification à long terme.

Face à cette réalité, l’urbanisme classique échoue principalement car il demande aux individus de sacrifier leur présent pour un futur urbain que l’État peine à garantir. Mais aussi, parce que les villes semblent être conçues pour un individu idéalisé plutôt que pour un individu réel dont les comportements sont dictés par des besoins de survie immédiate, des attaches sociales et des habitudes culturelles.

Dans les faits, l’urbanisme contemporain au Cameroun se présente comme une course de rattrapage normative. Sur le terrain, elle se traduit par la multiplication de projets « vitrines » importés (BRT, smart city, tramway, etc.). Bien que ces références ne soient pas illégitimes, le problème réside dans leur transposition mécanique, sans réinterprétation ou réadaptation à partir des pratiques locales ayant fait leurs preuves. Pourtant, certaines pratiques propres aux espaces ruraux (sobriété des modes de consommation, gestion collective de l’espace public, moindre artificialisation, construction en matériaux locaux, …) sont rarement mobilisées comme solutions de conception urbaine. Le distinguo urbain-rural apparait alors comme un enfermement conceptuel où l’urbain serait le lieu du progrès normé, et le rural celui des pratiques archaïques bien que celles-ci produisent des équilibres socioenvironnementaux plus robustes que bien de dispositifs urbains contemporains.

De la même manière, opposer ville « formelle » et « informelle » participe du même simplisme analytique. Parlant  d’informalité, cette réalité est très souvent dépeinte comme une « fatalité africaine ». Comme si ce phénomène lui serait essentiellement inhérente. Pourtant, elle n’est autre qu’un produit des insuffisances urbaines. L’absence de transports publics efficaces produit les « bendskinneurs » ; l’absence de logement abordable produit l’autoconstruction ; l’absence de système bancaire accessible produit la tontine ; etc. Cette dichotomie réduit donc considérablement les possibilités de développer de véritables approches intégrées, dépassant la simple vision symptomatique (l’informalité comme maladie)pour une vision étiologique (l’informalité comme réponse logique à un système défaillant). Cela s’applique également pour toutes les autres fatalités telles que l’étalement urbain (qui est une preuve que le centre-ville est
devenu inaccessible).

En déconstruisant cette logique pour adopter un urbanisme incrémental (chaine de causalités), l’urbaniste cesse d’être réduit à un médecin de la ville, pour devenir un médiateur de proximités. D’ailleurs, depuis plusieurs décennies, cette façon de traiter les problèmes urbains, après coup, a montré sa limite à structurer durablement la croissance urbaine soutenue. Pour cause, non pas l’absence d’outils de planification, mais leur décalage avec les dynamiques réelles (foncier coutumier, économie de subsistance, mobilité résidentielle, temporalités sociales de court terme, etc.). Aujourd’hui encore, les interventions publiques continuent de s’opérer dans leur grande majorité de façon séquentielle, une infrastructure après l’autre. Par exemple, la voirie est traitée sans penser mobilité piétonne ; l’assainissement est déployé sans intégrer les futures occupations ; l’habitat est développé sans penser l’accès aux services essentiels. Pourtant, la ville, elle n’attend pas. Elle continue son expansion sans que les dispositifs en place n’arrivent à suivre la même cadence.

A Douala comme à Yaoundé, 20 ans de PDU n’auront pas suffi à encadrer l’urbanisation, et moins encore à l’anticiper. Elle demeure largement plus rapide que la capacité de ces villes à produire de la cohérence urbaine. L’échec semble donc être avant tout de nature structurelle et cumulative. En fin de compte, reconnaitre que l’erreur est urbaine ne constitue pas en soi un aveu d’impuissance, mais le point de départ d’un nouveau paradigme, basée sur une remise en question des dispositifs de co-production de la ville. Elle met en avant la nécessité de dépasser cette logique fataliste en transformant cette erreur en ressource analytique (Learning from failure) afin de mieux l’appréhender, la traiter et l’intégrer. Cette approche, axée sur l’intelligence collective, permet de reconnaitre la ville comme une expérience vécue par des individus aux ressources limitées. Elle suppose également d’aller au-delà du slogan de l’urbanisme participatif, pour véritablement considérer les habitants comme acteurs de la fabrique urbaine au même titre que techniciens et décideurs.

Pour conclure, cette tribune défend l’idée d’un urbanisme « miroir », dans lequel la ville apparait comme le reflet, potentiellement imparfait, des choix politiques, techniques et comportementaux du quotidien. Loin d’être une entité figée, elle est par essence, le produit de ces interactions. Bien que l’urbanisme soit une pratique des temps long, la ville reste toujours susceptible d’améliorations à court terme. Pour cela, elle exige l’émergence de nouveaux dispositifs d’observation, d’expérimentation et de redevabilité sociale, capables d’assurer une évaluation permanente des pratiques habitantes et les transformer en levier de conception. En définitive, sans ces structures, il n’est pas possible d’entretenir une mémoire de l’erreur et donc de définir des trajectoires urbaines plus justes, plus durables et plus cohérentes avec nos réalités, nos  logiques et nos identités. Dans cette perspective, comment concrétiser cette urbanité de coproduction dans un contexte où l’exercice du droit à la ville et l’acceptation du droit à l’erreur se heurtent à un manque d’humilité politique ?

Publiée une fois par mois, la tribune “Urbanisme en Francophonie ” se propose de recueillir les témoignages et les réflexions d’une personnalité autour d’un sujet de son choix. Cet espace ouvert permet aux auteurs de partager librement leur vision du monde et de contribuer à ce récit original. Tandis que le monde doit organiser sa transition vers un développement plus respectueux des personnes, des ressources de la planète et de sa biodiversité, comment penser et construire les villes ?

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