Vulnérabilité et auto-organisation par l’action collective face aux inondations dans les quartiers informels de Douala : Vers une gouvernance adaptative pour une résilience socio-écologique

« Ma thèse Urba en 1mn » vise à présenter des travaux de recherche aux thématiques variées au sein de l’espace francophone au travers d’une petite vidéo d’1mn de présentation du sujet et d’une note explicative de la problématique, des hypothèses de recherche, du cadre théorique, de la méthodologie employée et des principaux résultats.

Ressources documentaires

La thèse de Roussel Lalande Teguia Kenmegne s’intitule : « Vulnérabilité et auto-organisation par l’Action Collective face aux inondations dans les quartiers informels de Douala (Cameroun) : Vers une gouvernance adaptative pour une résilience socio-écologique ». Elle a été soutenue dans le cadre d’un doctorat en sciences géographiques à l’Université Laval (Canada), sous la direction de Jean-François Bissonnette et la codirection de Roxane Lavoie.

Contexte de l’étude

Douala, métropole estuarienne et principal centre économique camerounais, connaît une croissance urbaine rapide dans un environnement physiquement contraignant (zones basses, hydrographie dense, pluies intenses et influence des marées). Dans ce cadre, les marécages, mangroves et autres zones humides constituent des infrastructures écologiques essentielles. En effet, elles amortissent les crues, stockent temporairement l’eau, filtrent une partie des pollutions et structurent des continuités hydrauliques fines.

Or, l’urbanisation se fait largement au détriment de ces milieux, sous l’effet combiné de la pression démographique, de la rareté du foncier accessible et de logiques de mise en valeur foncière (remblaiements, lotissements informels, spéculation). Ma thèse s’inscrit dans une évolution des études du risque qui ne réduit plus la vulnérabilité aux inondations à une conséquence mécanique d’aléas naturels. Elle la comprend comme un processus social, politique et institutionnel qui distribue de manière inégale l’exposition, la sensibilité et les capacités d’adaptation.

Problématique

Dans les quartiers informels de Douala, vivre en zone inondable relève rarement d’un « choix irrationnel ». Il s’agit plutôt d’un compromis imposé par la difficulté d’accéder à un foncier abordable, la précarité économique et des politiques urbaines qui peinent à proposer des alternatives réellement praticables. La vulnérabilité s’y construit au croisement d’une exposition biophysique élevée et de mécanismes urbains et institutionnels parmi lesquelles : une urbanisation des zones humides, un sous-dimensionnement et un mauvais entretien du drainage, une gestion déficiente des déchets, une faible opérationalité des instruments de planification, et une pluralité de normes appliquées de façon inégale.

La question générale devient alors : Comment analyser, dans un même cadre, les transformations écologiques (perte des zones tampons), les trajectoires d’urbanisation et les régimes de gouvernance (formels, coutumiers et informels) qui rendent certaines populations durablement plus exposées, tout en rendant visibles les réponses locales qui émergent dans les quartiers informels ?

Hypothèse de recherche

La thèse défend deux propositions articulées :

  1. Sans instruments d’accès abordable et sécurisé au sol urbanisable pour tous, les injonctions environnementales resteront lettre morte. L’occupation des milieux humides se reproduira, quelles que soient les normes affichées, faute d’alternatives résidentielles et foncières viables.
  2. Une gouvernance efficace ne peut pas se construire contre les habitants. Les quartiers informels ne sont ni un bloc homogène ni un chaos sans règles, mais des espaces où se développent des dispositifs d’auto-organisation (règles d’usage, incitations, sanctions, routines d’entretien, alertes, entraide) qu’il faut reconnaître, encadrer et brancher sur des outils publics clairs.

Cadre théorique

Le cadre conceptuel mobilise une lecture par les systèmes socio-écologiques (SES) (Ostrom, 2009) et une approche critique de la vulnérabilité (Adger, 2006; Folke, 2006). L’inondation y est pensée comme l’expression d’un SES urbain co-produit par des dynamiques biophysiques (zones humides, drainage, hydrographie), des rapports de pouvoir et des règles hétérogènes (formelles, coutumières, informelles). La vulnérabilité est alors opérationnalisée comme l’articulation de trois dimensions : exposition (probabilité et intensité des événements), sensibilité (ce qui peut être affecté et dans quelle mesure) et capacités d’adaptation (anticipation, réponse, reconstruction).

Le schéma conceptuel de la thèse (Figure 1) met en relation le contexte urbain et structurel de Douala, la configuration des SES des quartiers informels et ces trois composantes ; il distingue, en rouge, la configuration actuelle de la vulnérabilité et, en vert, la compréhension SES orientée vers des trajectoires de résilience. Enfin, la résilience est abordée comme processus (absorption, adaptation, transformation) et comme enjeu de justice. Les réponses locales peuvent réduire les dommages mais aussi produire des exclusions internes. L’objectif n’est donc pas de célébrer l’adaptation « par le bas », mais d’en analyser les conditions, les limites et les effets distributifs.

Figure 1 : Schéma conceptuel de la vulnérabilité et de la résilience dans les quartiers informels. Le schéma présente en rouge la configuration actuelle de la vulnérabilité aux inondations dans les quartiers informels, et en vert la compréhension à travers le prisme des systèmes socio-écologiques (SES). Il met en relation le contexte urbain et structurel de Douala, la configuration des SES des quartiers informels et les trois composantes de la vulnérabilité aux inondations (exposition, sensibilité, capacités d’adaptation). Les réponses locales (absorption, adaptation, transformation) relèvent de la résilience socio-écologique et peuvent conduire soit à la reproduction de la vulnérabilité, soit à des trajectoires de résilience plus justes, fondées sur une gouvernance adaptative et la réduction progressive de la vulnérabilité structurelle.

Méthodologie

La thèse repose sur une stratégie de triangulation combinant analyse spatiale, analyse documentaire et enquête qualitative. La démarche générale est mixte, participative et diachronique, articulant données spatiales, documents, enquêtes et observation. Le volet spatial quantifie sur trente-quatre ans (1990–2024) l’évolution de l’occupation du sol et la dégradation des zones humides, notamment des mangroves. L’analyse mobilise des images satellites Spot (1990, 2000, 2012) et Sentinel-2 (2024), traitées sous Envi (classification), ArcGIS (extraction et cartographie) et Excel (statistiques), afin d’identifier les pertes d’espaces végétalisés et les zones de fortes pressions foncières et industrielles. Le volet qualitatif documente les perceptions, pratiques et logiques d’acteurs à partir de 27 entretiens semi-dirigés, d’observations directes et de 3 groupes de discussion. Il s’appuie sur une analyse thématique structurée par codage ouvert puis codage axial (coordination, incitations/sanctions, leadership, mémoire des aléas, réseaux).

L’échantillonnage est délibéré et progressif : les leaders et représentants associatifs sont identifiés par observation, tandis que l’échantillonnage « boule de neige » permet d’atteindre des résidents exposés, des jeunes et des personnes déplacées. La sélection des trois quartiers d’études (Bois des singes, PK9 et Japoma Beach) repose sur l’exposition aux inondations et l’implication dans des formes locales d’auto-organisation.

Principaux résultats

Les résultats convergent vers une lecture unifiée. À Douala, la vulnérabilité aux inondations résulte de la rencontre entre :

  • une exposition biophysique forte (ville estuarienne, faible altitude, crues et dynamiques littorales),
  • la transformation rapide d’écosystèmes régulateurs (mangroves, zones humides),
  • des arrangements institutionnels et fonciers qui laissent perdurer l’urbanisation des secteurs sensibles tout en rendant inégal l’accès à la protection.

Le premier résultat montre que l’inondation devient catastrophe par l’enchaînement de mécanismes qui se renforcent : prédisposition biophysique, urbanisation des zones sensibles, défaillance du drainage et des déchets, et faible portée de la gouvernance urbaine (plans peu appliqués, coordination limitée, contrôle faible des servitudes hydrauliques). L’apport central est de déplacer l’analyse d’une causalité « aléa → dommage » vers une production socio-écologique du risque. En effet, l’efficacité des infrastructures dépend moins de leur existence que d’un régime de gestion (maintenance, budget, suivi, contrôle des occupations) capable de maintenir la continuité des écoulements dans le temps.

Le deuxième résultat documente une trajectoire continue d’urbanisation des milieux humides, malgré l’existence d’outils de planification. Douala n’ignore pas le dilemme : son Plan Directeur d’Urbanisme de 2012 reconnaissait déjà le manque d’espaces urbanisables et anticipait une extension sur les marécages. Une décennie plus tard, les taux de pertes annuelles de mangroves (2,40 % entre 1990–2012 et 2,32 % entre 2012–2024) témoignent d’un recul significatif des fonctions régulatrices malgré l’élaboration du plan (Kenmegne et al., 2025). La thèse met en évidence un décalage entre l’instrument (planification) et l’opérationnalité. En effet, la protection échoue lorsque le zonage n’est pas assorti de règles applicables, de contrôle, de sanctions et, surtout, d’alternatives foncières crédibles.

Le troisième résultat montre que la résilience « par le bas » n’est pas réductible à l’entraide. Elle repose sur des institutions locales (règles, routines, leadership, mémoire des crues, incitations et sanctions) qui organisent la participation et limitent le « passager clandestin ». La capacité d’auto-organisation varie selon la densité des réseaux sociaux, la qualité du leadership, la force de la mémoire collective et la lisibilité des incitations sélectives (Kenmegne, Bissonnette, et al., 2026). Elle atténue des dommages (alertes, curage, assistance) mais peut produire des exclusions internes et une surcharge matérielle et cognitive pour les foyers les plus actifs. Le passager clandestin (ou free rider) désigne, dans une situation d’action collective, un acteur qui bénéficie d’un bien collectif (ex. un drain curé, une digue de fortune, une alerte communautaire) sans contribuer aux coûts de sa production (temps, argent, travail, respect des règles) (Olson, 1965).

Le dernier résultat montre que la mangrove à Douala est une arène politique traversée par des tensions d’usage, d’interprétation et de réglementation. En mobilisant et en adaptant l’Analyse stratégique de la gestion environnementale (ASGE), la thèse met en évidence des configurations d’acteurs (État central, municipalité, autorités traditionnelles, entreprises, Port autonome, ONG, communautés riveraines) et souligne les limites d’une lecture linéaire de l’action publique dans un contexte de pluralité normative et d’arrangements coutumiers et informels. L’adaptation proposée consiste à intégrer les formes discrètes d’occupation, d’alliance et de contournement, et à traiter le flou juridique comme un levier concret de pouvoir et de blocage (Kenmegne, Lavoie, et al., 2026).

Un résultat transversal renforce cette lecture : la question foncière structure l’accès au « sol sûr » et participe à la production d’injustice environnementale. Les marécages et mangroves fonctionnent comme ultime réserve foncière pour des ménages exclus des segments formels du marché. L’informalité foncière et la faible protection juridique aggravent la vulnérabilité socio-économique (Bah & Teguia Kenmegne, 2025), tandis que des expropriations sans dédommagement peuvent être mobilisées pour « discipliner » la ville (Jacquemot & Yango, 2021; Nana Ngassam, 2020). Cette dimension éclaire pourquoi des actions publiques actuelles restent inopérantes. En effet, elles déplacent la vulnérabilité plutôt que la réduire, en renforçant le sentiment d’exclusion et en aggravant l’insécurité foncière des ménages concernés. « Discipliner la ville » renvoie à une logique de mise en ordre et de contrôle de l’espace urbain par des pratiques coercitives : expulsions, démolitions, déguerpissements, opérations de “nettoyage” ou de “libération” d’emprises (zones considérées illégales/inconstructibles, servitudes, zones humides). L’idée n’est pas seulement de “réduire un risque” : il s’agit aussi de rendre l’urbanisation conforme à une certaine vision de la ville (légalité, visibilité, esthétique, sécurité, contrôle foncier), en reprenant la main sur des espaces occupés et en réaffirmant l’autorité publique.

Conclusion

Réduire la vulnérabilité aux inondations dans les quartiers informels de Douala suppose de traiter simultanément la question des mangroves, des formes d’urbanisation, des pratiques communautaires et des rapports de pouvoir qui les traversent. La thèse plaide pour une gouvernance adaptative hybride : reconnaître les capacités locales sans les idéaliser, articuler co-gestion et action publique, clarifier les mandats et les statuts fonciers, et prioriser l’action à partir d’une cartographie croisant exposition et vulnérabilité socio-économique. Cette proposition vise moins une solution unique qu’une capacité institutionnelle à apprendre, arbitrer, suivre et sanctionner, afin de reconnecter durablement la ville à ses milieux humides et de rendre la résilience socialement plus juste.

Références

  • Adger, W. N. (2006). Vulnerability. Global Environmental Change, 16(3), 268–281.
  • Bah, I., & Teguia Kenmegne, R. L. (2025). Normative Pluralism and Socio-Environmental Vulnerability in Cameroon: A Literature Review of Urban Land Policy Issues and Challenges.
  • Folke, C. (2006). Resilience: The emergence of a perspective for social–ecological systems analyses.
  • Jacquemot, P., & Yango, J. (2021). Soixante ans de politique urbaine à Douala: La revanche de l’informel face à la rationalité planificatrice.
  • Kenmegne, R. L. T., Bissonnette, J.-F., Lavoie, R., & Blouin, D. (2026). When survival is organized locally: Perspectives of community resilience by collective action to flooding in three informal settlements of Douala, Cameroon.
  • Kenmegne, R. L. T., Hemchi, H. M., & Bissonnette, J.-F. (2025). How to integrate wetlands in urban planning to achieve greater resilience? The case of Douala IV urban municipality (Cameroon).
  • Kenmegne, R. L. T., Lavoie, R., & Bissonnette, J.-F. (2026). Gouverner des écosystèmes en tension: Conflictualités et dynamiques d’acteurs dans les mangroves de Douala (Cameroun).
  • Nana Ngassam, R. (2020).
  • Ostrom, E. (2009). A General Framework for Analyzing Sustainability of Social-Ecological Systems.
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