Cette tribune Urbanisme en Francophonie d’avril 2026 est rédigée par Jean-Louis Fulcrand (architecte-urbaniste à Nîmes (30) France et enseignant en Villes et Formes Urbaines ; Poésie Architecturale ; Esthétique Urbanisme et Architecture à l’Université Aube Nouvelle, Bobo-Dioulasso au Burkina Faso).
L’étude du paysage en littérature ne saurait se borner à une approche esthétique, géopolitique ou sociocritique, mais doit intégrer sa dimension sensible et imaginaire, le mot paysage désigne moins tel ou tel site qu’une manière de voir les sites par «une urbanité», en ce sens nos suivrons André Bruyère : un paysage, le plus sublime soit-il, use et s’use…
L’urbanité semble avoir deux définitions lexicales, sont elle compatibles ?
- Première définition étymologique : l’urbanité en tant que politesse, civilité, courtoisie gentillesse ou se mêlent affabilité naturelle et usage du monde (littérature) ;
- Deuxième définition de façon didactique : l’urbanité comme caractère urbain de ville opposé à ruralité.
Si de façon didactique l’urbanité renvoie au caractère urbain de la ville en opposition à la ruralité, l’urbanité est aussi à l’urbanisme ce que l’élégance est au vêtement. L’urbanité c’est la courtoisie urbaine sur l’ensemble des territoires : la politesse.
Une urbanité ne serait elle pas révélatrice du paysage à moins que le paysage ne soit facilitateur d’une urbanité ?
Nous sommes toujours impressionnés par les enclaves rigoureuses excessives du paysage dans la ville comme ici (Central Park NY ou du nombril du monde de Cerro de Xico Mexique mais aussi par leur négatif, à savoir des enclaves urbaines dans la nature comme à Bertioga dans la foret brésilienne…). Est-ce toujours une douceur ou est-ce un combat ? Où plutôt n’est-ce pas une confrontation programmée d’urbanité ? Peut-être donc, à partir de ce choix révélé d’un paysage vécu, sensible et d’une affabilité naturelle et d’usage du monde pourrions-nous affirmer l’existence du paysage et de ses urbanités révélées comme une politesse ? Pour Roland Castro tout le monde a droit à l’urbanité à condition de la reconnaître comme Politesse.
Alors où pouvons-nous retrouver cette politesse ? Pour essayer d’y répondre mettons-nous de façon discrète dans et sur les traces de Pierre Sansot à travers ses ouvrages (« Variation paysagère » et « paysage de l’existence » entre autre), dans lesquels pour lui « Le paysage doit beaucoup à l’existence, à nos existences, plus qu’à une culture esthétique. Le paysage est fait des cheminements de chacun »
Dans les consciences Africaines le paysage semble absent de la tradition orale alors que l’oralité est la base de leur culture et de leur vécu. Alors, pourquoi et comment dire sur le paysage Africain ? Nous serions tentés de le montrer par de simples images d’urbanité plus ou moins sauvages mais n’est-ce pas leur oralité qui nous pousse ?
« Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville »
(Isidora d’ Italo Calvino, dans les villes invisibles).
Les désirs sont déjà des souvenirs… de la même façon les paysages naturels traversés ne suggèrent ils pas des désirs d’urbanité ? Souvent réduites aux espaces collectifs ou de nature, des démarches à une échelle urbaine et paysagère restent donc à réinventer. En Afrique, elles existent de façon spontanée mais tendent malheureusement à disparaître.
Il existe dans les imaginaires des africains, une urbanité forte de leur paysage spécifique non exprimée mais vécue, dont les contours demeurent imprécis et non formalisés. Autant les paysages en Afrique intriguent par leur force d’expansion, autant la sensation « d’urbanité» nous interroge sur son intimité dissimulée souvent incompréhensible, parfois inquiétante.
N’est ce pas ces urbanités comme politesse qui peuvent révéler le paysage ?
Comme une sensation fugitive, tel un omnibus à travers des urbanités dilatées…, les trajets africains ont toujours été pour moi une aventure mystérieuse, souvent incompréhensible, parfois stressante au début, mais où je suis aussi fasciné par ce qui m’apparait être comme une « jungle » urbaine et rurale à travers un temps flottant incertain et indéterminé.
Les villes sahéliennes n’ont certainement pas la pertinence pour être qualifiées d’épithètes habituels de beau, joli, laid, harmonieux…. Mais par contre elles sont sublimes, sublimes par leur urbanité naturelle et spontanées dans des continuités de paysages et peuvent nous laisser sans voix.
Quelle que soit la direction à travers les paysages, des villes, des villages, des fermes, s’égrènent le long de routes. Souvent école, terrain de foot, mosquées, épars sont disséminés, de merveilleux marchés sont posés là, sans rassemblement bâti ou composé autour, créant des croisements informels le long de traces au sol en filaments, dont nous ne comprenons pas la logique d’implantations, le choix du lieu comme point d’inflexion. Il n’y a rien mais pourtant il se passe quelque chose (rencontre, échanges) parfois des marchés locaux, informels ou reconnaissables par leur structure, vont aussi dans cette logique comme perdu au milieu de rien… mais pourtant…..le paysage défile et l’urbanité est là présente.
En dehors des outrancières infrastructures à l’occidentale en cours, cette route me fascine, si cette linéarité satisfait le regard fugace sur le paysage du territoire, elle impressionne surtout par la multitude d’activités et de vie et d’échange qu’elle génère, à côté, en parallèle en général des vestiges de la piste initiale (souvent ombragée). Ces restes de pistes sont investis, occupés, c’est un cordon vital, autre qu’une spécificité unique de liaison rapide, c’est un support de développement d’échange, et de communication.
Comme urbanité, la piste était une des identités forte des Africains leur colonne vertébrale leur axe fédérateur, leur lieu d’échange de communication : Le long des pistes , le long des voies… La piste est en train de subir la tyrannie de la route ; la nouvelle route ne permet plus le partage de la piste. Dans une linéarité, la ville doit réconcilier l’échange de la piste le long de pistes habitées contemporaines afin d’abonder dans le sens de l’identité d’échange tout en apportant le confort de la mixité et de la technique.
Mais L’Afrique bouge. Les villes africaines inventent ou plutôt ont inventé de façon spontanée. Il convient de le montrer et de le questionner. Là-bas, la manière de voir le monde est jolie, dans le moindre espace (les rues, places, parcelles,) tout est désordre mais approprié et rangé, tout est là dans un microcosme complexe mais avec un sens.
Ici une grande place urbaine tout aussi vaste que nombre de places européennes réunies, en plein centre de Ouagadougou, à deux pas de l’aéroport lui même au centre-ville. Elle ne porte pas de nom. A-t-elle une histoire ? Est-ce un carré délibérément non loti mais géométriquement cerné ? Nous ne savons pas… Mais cette place est si riche de son chaos d’usages, de tous ces usages informels qui lui donne une urbanité incroyable, lui donne un sens. Oui, c’est un paysage, en comparaison avec nos grandes esplanades faites uniquement pour un passage, une déambulation et un confort oisif ou un tourisme excessif.
Et là, ils sont capables de neutraliser en plein centre-ville un terrain de 1km de long sur 60m de large pour du maraichage, bordé de pépinière avec un marché à chaque extrémité… une association de femmes gère totalement le site de façon très efficace… et ça marche, elles en vivent.
Quant aux rues : des nuées de deux roues, dans tous les sens nous donnent la sensation volatile d’une incroyable liberté, délimitée, contenue mais par quoi ? Par qui ? Ville de mobilités mais aussi ville figée à moins que ce soit moi qui soit figé, tétanisé, happé par ces flux humains.
Un marché insoupçonnable, continu, les trottoirs n’en sont plus praticables, nous aussi nous marchons sur les chaussées, l’espace public piéton n’est plus tout à fait accessible. Ici, l’équivalent d’un supermarché de bricolage fait de stands juxtaposés et alignées indépendants sur toute une rue ou chaque spécialité s‘aligne aux précédentes. Là entre trois ruelles marquées par trois entrées, un véritable marché alimentaire ou notre éducation hygiéniste excessive ne se reconnaît pas… Puis des voies transversales en terre, très fréquentées y compris par toutes sortes de véhicules motorisés ou non, des nuages de poussière rouge, le long desquelles le citoyen se manifeste, s’exprime et s’étire.
Un artisanat diversifié, un réparateur de voiture, un fabricant de moteur semble t-il, et aussi un jeune maçon qui fabrique à même la rue des parpaings de « banco » pour quelques clients à proximité, sans compter les animaux , chèvres, ânes… des « Maquis » et puis….. d‘immenses tissus aux motifs colorés exposé sur des clôtures de maison… répétitifs mais différents, des géométries fractales.
Cette grande urbanité frénétique découverte est-elle fragile ?
Chaos d’usage des places ; somnolence sur la route ; de la découverte de la piste sous la réverbération de la lumière ; frénésie de la rue…, au delà des espaces naturels et de leurs horizons respectifs particuliers, pistes, places et rues font partie du paysage. Le temps est linéaire, le déplacement aussi…les urbanités s’étirent et sont dilatées au rythme de ce qui devrait rester omnibus.
Urbanité et paysage sont-ils interconnectés ?
Mais oui, les paysages soliloquent, ils se parlent à eux-mêmes à travers la politesse, à travers l’urbanité. Culturellement les Africains n’ont pas où n’avaient pas la notion de propriété foncière mais uniquement celle de l’usage du sol. Est-ce une réponse au phénomène naturel et spontané d’appropriation des espaces publics pour des activités souvent informelles ?Certainement pour une capacité résiliente de vivre l’incertitude et l’indétermination.
Les Africains Sahéliens façonnent-ils le paysage ?
N’est-ce pas leur présence seule qui fait le paysage qu’il soit urbain ou rural ? Ne soignent-ils pas son esthétique sans en avoir conscience ? Par leur urbanité ne sont ils pas eux mêmes paysage ? La linéarité pour le respect et la reconquête du territoire est certainement une des solutions d’urbanité comme politesse au regard des densités verticales provocatrices.








