Table ronde #8 : Habiter la ville, redonner sens à la vie ordinaire

Dans le cadre de l’initiative Urbanisme en Francophonie portée par l’AIMF, une série de réflexions autour des concepts de l’urbanisme francophone est mise en débat. Chaque table ronde, organisée en visioconférence autour d’une grande thématique, se décline au travers de trois webinaires.

Ce prochain webinaire, organisé le mardi 16 juin 2026 de 17h à 18h (heure de Paris) propose d’explorer la tension entre ville utopique et ville réelle, entre règle et pratique, et entre planification et adaptation. Il s’agira de montrer comment une nouvelle gouvernance, attentive à tous les publics et à l’informel, peut redonner sens à l’habiter urbain.

Les villes contemporaines sont souvent imaginées et construites selon des plans rigides, conçus par des experts. À l’image de l’acte d’architecture, mais à une autre échelle, bâtir la ville a souvent conduit à réaliser des utopies urbaines, souvent au détriment du cadre de vie des habitants. Or, le fonctionnement urbain réel émerge de dynamiques complexes : économiques, sociales, culturelles et environnementales. Mais ces dynamiques génèrent des déséquilibres, des inégalités et des tensions, que viennent exacerber les transitions écologiques, numériques et migratoires. Face à ces défis, il devient urgent de repenser les conditions de fabrication des villes pour mieux intégrer la réalité de la ville ordinaire, celle qui est vécue au quotidien par ses habitants.

Ville utopique VS. Ville réelle : entre planification et adaptation

Les utopies urbaines, qu’elles soient technicistes (comme les smart cities) ou socialisantes (comme les cités-jardins), ont souvent été réalisées au prix d’une standardisation du cadre de vie. Comme le souligne Françoise Choay, ces modèles imposent une règle qui néglige la diversité des pratiques habitantes. En France, les grands ensembles des années 1960, conçus pour répondre à une crise du logement, ont parfois engendré des espaces de relégation, où la vie ordinaire a été sacrifiée au profit d’une vision fonctionnaliste de la ville.

En Afrique, des projets comme Eko Atlantic au Nigeria ou Konza Techno City au Kenya illustrent cette tension entre vision planifiée et réalité informelle. Ces villes nouvelles, imaginées comme des pôles économiques et technologiques, peinent à intégrer les dynamiques informelles qui structurent pourtant la vie urbaine sur le continent.

À l’inverse, la ville réelle se construit par l’usage. Comme l’a montré Jane Jacobs dans The Death and Life of Great American Cities, ce sont les pratiques quotidiennes des habitants qui donnent vie aux quartiers. En France, des quartiers populaires comme Belleville à Paris ou La Guillotière à Lyon illustrent cette richesse urbaine, malgré des conditions parfois précaires. Pratiquement toutes les villes africaines, de Dakar à Lagos, de Cotonou à Yaoundé montrent comment l’informel (marchés de rue, transports artisanaux) structure l’espace urbain, souvent en dehors des cadres réglementaires. Ces pratiques, bien que marginalisées, sont essentielles pour comprendre comment les habitants s’adaptent aux contraintes de la ville.

Règle et pratique : vers une gouvernance inclusive

Pour redonner sens à la vie ordinaire, les politiques d’aménagement doivent intégrer une pluralité d’acteurs. La question est autant spatiale que politique : il s’agit de concilier mémoire collective et innovation, sans tomber dans le repli identitaire ou la folklorisation marchande : « L’identité territoriale doit être pensée comme un processus dynamique, articulant mémoire réappropriée et innovation. » (Di Méo, 2017). Des initiatives comme les tentatives d’application de la ville du quart d’heure popularisée par Carlos Moreno montrent comment une approche centrée sur les besoins des habitants peut transformer la planification urbaine. En France, des villes comme Paris ou Nantes expérimentent des budgets participatifs pour impliquer les citoyens dans la gestion de l’espace public.

Le sujet est tout autant politique que spatial. Joëlle Zask remarque qu’une place publique n’est pas seulement un espace, mais un lieu où se joue la possibilité d’une communauté. En Afrique, les espaces comme les cours communes ou les marchés jouent ce rôle central. En France, des projets comme les jardins partagés ou les tiers-lieux tentent de recréer ces dynamiques de rencontre. Cependant, comme le souligne Richard Sennett dans Bâtir et habiter, une éthique de la ville doit aussi accepter le conflit et l’imperfection : « Les villes doivent être des laboratoires d’expérimentation sociale, où l’imperfection est une richesse. » Les espaces publics ne doivent pas être uniquement des lieux de contrôle, mais aussi des lieux de mystère et de hasard, où l’imprévu a sa place.

Planification et adaptation : vers une ville résiliente

Les villes doivent apprendre à composer avec l’informel. Comme le montre Mike Davis dans Planet of Slums, les bidonvilles ne sont pas seulement des espaces de précarité, mais aussi des laboratoires d’innovation sociale. Luc Gnacadja, chercheur et praticien, adresse le même message aux communautés de Cotonou. En Afrique, de Dakar au Sénégal à Nairobi au Kenya, ou bien à Cotonou, des initiatives montrent comment l’aménagement peut s’appuyer sur les dynamiques existantes plutôt que de les nier. En France, des villes comme Marseille ou Saint-Denis tentent de valoriser leurs quartiers populaires en intégrant les pratiques locales dans les projets urbains.

Henri Lefebvre rappelle que la ville doit être un espace de possibilité, où la différence peut exister sans être écrasée. Cela implique de repenser les transitions (écologique, numérique) non comme des contraintes, mais comme des opportunités pour renforcer la résilience urbaine. Des concepts comme celui de ville spongieuse (qui absorbe les chocs climatiques) ou de ville lente (qui privilégie la qualité de vie) montrent comment l’adaptation peut devenir un levier pour une ville plus inclusive.

Conclusion : vers une ville habitable pour toutes et tous

Redonner sens à la vie ordinaire dans la ville implique de dépasser les oppositions entre utopie et réalité, règle et pratique, planification et adaptation. Il s’agit de construire une gouvernance qui écoute les habitants, valorise l’informel, et accepte l’imperfection comme une richesse.

Le webinaire proposé sera organisé autour des axes suivants :

  1. Ville utopique VS. Ville réelle : Comment concilier vision et pratiques ?
  2. Règle et pratique : Vers une gouvernance plus inclusive ?
  3. Planification et adaptation : Comment intégrer l’informel dans la fabrique urbaine ?

Chaque axe sera illustré par des études de cas dans tout l’espace francophone, et des témoignages d’acteurs (élus, chercheurs, habitants).

 Références bibliographiques

  • Di Méo, G. (2017). Géographie sociale et territoires.
  • Latour, B. (2017). Où atterrir ?
  • Zask, J. (2015). La Place publique.
  • Lefebvre, H. (1972) Le Droit à la ville.
  • Moreno, C. (2025) La Ville du quart d’heure.
  • Sennett, R. (2018). Bâtir et habiter.
  • Jacobs, J. (1961) The Death and Life of Great American Cities.
  • Lynch, K. (1960) The Image of the City.
  • Davis, M. (2005) Planet of Slums.
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