De Casablanca au Mali, Danielle Pailler (Professeure en sciences humaines et sociales, Ancienne Vice-Présidente chargée de la culture à l’Université de Nantes et ancienne Directrice Régionale de l’AUF pour l’Afrique du Nord) montre comment mobiliser les citoyens et rendre la culture réellement accessible à tous. Elle invite à passer d’une politique culturelle faite pour les habitants à une politique construite avec eux, en s’appuyant sur les initiatives locales et la diversité des territoires. Micro-musées communautaires, banques culturelles : ces dispositifs participatifs démontrent qu’une autre manière de faire culture est possible, vivante, inclusive et ancrée dans les réalités du quotidien.
Comment nourrir un renouveau territorial dans les villes qui permette de répondre au déficit de représentation des citoyens, de mieux faire lien entre les élites et les habitants notamment des quartiers populaires ? En quoi la culture peut-elle généreusement contribuer à répondre à ces défis ? Et de quelle(s) culture(s) parle-t-on pour activer cette dynamique territorialisée et créative ? Comment impliquer la société civile dans ces enjeux ?
Quelle place donner à la culture dans la cité ?
Le développement culturel des villes s’est historiquement fondé sur le fait de créer des équipements (bibliothèques, théâtres, cinémas, musées, maisons de la culture…) (Skot-Hansen & al., 2013). Ce maillage du territoire par ces infrastructures est le plus souvent le premier « instrument » de la démocratisation culturelle (offrir l’accès à la culture légitime au plus grand nombre) (Urfalino, 2004). Si ces équipements sont supposés offrir des programmations (ce qui n’est pas toujours le cas faute de moyens), l’enjeu de l’appropriation par les populations reste un réel défi afin de donner voix à la perspective de la citoyenneté culturelle.
Or, il existe un référentiel qui permet de répondre simplement à ces nécessités démocratiques si la volonté politique est avérée et accompagnée. En effet, mobiliser le paradigme des droits culturels(1) pour concrètement agir dans la cité est une réponse éthique et méthodologique. Elle permet de relier les ressources culturelles en présence, de donner une place active aux populations dont on va reconnaître qu’elles sont intrinsèquement porteuses de culture. Il s’agit alors d’aller de manière complémentaire au-delà des enjeux de la démocratisation culturelle, car celle-ci présente des limites : ce sont le plus souvent les catégories socio-professionnelles les plus élevées qui fréquentent les lieux de culture légitimés par les experts ministériels et en représentent les publics majoritaires (Observatoire des inégalités, 2024 ; Pailler & al. 2015 ; Ortiz, 1994).
Ainsi, pour renouveler leurs politiques culturelles, les institutions en lien avec les acteurs locaux peuvent déployer des dynamiques inclusives qui permettent de révéler les cultures endogènes (Pailler, 2024). Elles sont présentes dans les territoires, mais restent souvent invisibilisées. La responsabilité politique est alors de créer des situations pour que se révèlent les ressources culturelles en présence, qu’elles se relient pour créer des synergies (Pailler & al., 2020). Il s’agit par exemple, de créer des festivals citoyens ancrés dans la réalité territoriale avec des impacts locaux (économiques, sociaux), de faire naître des parcours de valorisation de la culture discrète et authentique,…
D’où viennent les droits culturels ?
Rappelons que l’origine fondatrice des droits culturels se trouve dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (ONU, 1948). Son article 27 en pose le principe clé : le droit de « participer librement à la vie culturelle de la communauté ». Ce droit a ensuite été rendu juridiquement contraignant par l’article 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966). L’UNESCO a ensuite élargi cette vision, notamment avec sa Déclaration sur la diversité culturelle (2001), qui lie explicitement le respect des droits culturels à la dignité humaine et à la paix.
Les droits culturels découlent ainsi du principe que chaque personne a le droit fondamental de vivre et d’exprimer sa propre culture (identité, langue, pratiques quotidiennes). Plutôt que de se limiter à « l’accès à la culture » (dans les musées par exemple), ils protègent la participation de chacun à la vie culturelle qu’il choisit. Pour les villes, leur utilité est immense : ils obligent à passer d’une politique « pour » les habitants à une politique « avec » les habitants. Ce changement de perspective renouvelle l’action publique en valorisant les initiatives locales et la diversité, rendant la politique culturelle plus inclusive et impactante.
Quelques exemples de politiques culturelles dans les villes membres de l’AIMF
Le défi est alors pour les villes, quel que soit leur taille et moyens, d’impulser cette philosophie d’action citoyenne basée sur la politique de la relation. Dans le cadre du positionnement de l’AIMF, nous pouvons nous inspirer de quatre retours d’expériences situés en Afrique, sources d’inspiration pour agir concrètement dans des territoires urbains.
A Casablanca, l’artiste Mohamed Fariji a créé « La Serre », un dispositif agile qui s’est notamment déployé de Casablanca à Chicago en passant par Birmingham. Elle s’installe dans les quartiers périphériques des villes(2). Des artistes proposent alors des activités aux enfants qui « autorisent » les mères à rejoindre l’espace. Elles peuvent elles-aussi participer. Les hommes se mobilisent notamment quand ils sont invités à choisir un objet qui fait sens pour eux pour rejoindre la collection du « Musée Citoyen ». Il est nomade, installé sous la serre. Une communauté se renforce autour d’enjeux mémoriels et créatifs (Pailler, 2018).
Autre exemple au Maroc, la fondation Ali Zaoua (FAZ) a depuis 2009 déployé un réseau de centres culturels de proximité dans les quartiers périphériques de 5 grandes villes du Maroc afin de créer des espaces d’expression inédits pour les jeunes. Les objectifs de la FAZ sont fondés sur les valeurs des droits culturels des personnes pour permettre l’intégration identitaire et les insertions psychosociales, professionnelles et économiques des jeunes. Il s’agit d’accompagner la construction de leurs projets de vie, en encourageant les diversités sociales, interculturelles et intergénérationnelles, tout en honorant leur potentiel créatif.
Le schéma des banques culturelles est également pertinent à mobiliser car intégrant des dimensions inclusives économiques. Initiées au Mali en 1997, elles sont des micro-musées communautaires conçus pour lutter contre le pillage du patrimoine. Sous l’angle des droits culturels, elles constituent une réappropriation par les communautés de leur propre héritage. Elles matérialisent le droit des populations à conserver, gérer et valoriser leurs biens culturels sur leur propre territoire. En assurant la transmission locale de ce patrimoine, ces banques garantissent le droit d’accès et de participation des générations actuelles et futures à leur propre culture. Ce sont, comme leur nom l’indique, des hybrides qui se structurent autour de trois axes : un musée, un centre de microcrédit et un centre de culture et de formation. En échange du dépôt d’un objet, recueilli avec son récit, elles aident le propriétaire à développer une activité génératrice de revenus en lui consentant un prêt, elles assurent sa formation (alphabétisation, gestion d’une micro-entreprise), et elles promeuvent la création artistique, en valorisant tant les expressions des communautés que le dialogue intercommunautaire.
Pour lancer facilement une dynamique liée aux droits culturels, les villes peuvent expérimenter en créant un pilote avec un groupe de jeunes, tel que mené à Casablanca en 2019. Nous avons expérimenté une méthodologie agile et peu coûteuse à mettre en œuvre(3). En partant de la question « qu’est ce qui fait culture pour toi dans la ville ? », ce dispositif ascendant a permis à un groupe de jeunes de cartographier leur propre écosystème culturel. Il concrétise ainsi le droit des individus à définir leur patrimoine et à participer activement à sa valorisation créative, démontrant, notamment dans l’espace public, un fort potentiel de dissémination pour l’inclusion culturelle.
Nous voyons donc à travers ces exemples que les modalités de mise en œuvre de projets culturels inclusifs s’avèrent tout à la fois facile et subtile à créer. Le pari de mobiliser les droits culturels par les institutions révèle en creux les proximités que ces dernières ont avec leur territoire administré. Peuvent-elles accéder à ses territoires davantage sensibles et informels, au service de la création de ressources communes et immatérielles ? En ont-elles l’ingénierie ? Peuvent-elles générer rapidement des impacts de lien social , au service du potentiel créatif des territoires et de leurs habitants ? La culture citoyenne, initiant en premier chef un dialogue avec ses institutions, renverse ainsi un rôle au service de dynamiques territoriales beaucoup plus larges, notamment en lien avec les défis environnementaux (qui interroge de fait la place de l’interconnaissance et des solidarités en présence)…
Notes de bas de page
- (1) : Ils sont les droits d’une personne, seule ou en commun, de choisir et d’exprimer son identité, ainsi que d’accéder aux références culturelles nécessaires à son processus d’identification. Ils ont comme finalité ultime la dignité humaine.
- (2) : https://www.atelierobservatoire.com/ce-qui-fait-culture-pour-moi
- (3) : https://www.youtube.com/watch?v=m9SkaquJkLU : teaser du documentaire présentant le projet « Qu’est-ce qui fait culture pour toi ? » (Casablanca)
Bibliographie
- Observatoire des inégalités (2024). Les sorties culturelles diffèrent selon les catégories sociales et les revenus.
- Ortiz, R. (1994). Le Monde à l’envers : Le Sens commun dans la société globale. Traduit du portugais par Hélène Rivière. Paris : Éditions La Découverte.
- Pailler (2024), « Les droits culturels à l’œuvre. La personne au cœur. », Editions « En toutes Lettres », Casablanca (Maroc)
- Pailler D., (2020) « Entre réception et participation, des publics aux personnes : quels enjeux pour les droits culturels ? », Presses Universitaires de Rennes. Co-coordination : Anne-France Kogan
- Pailler D. (2018), « La participation des habitants à la vie culturelle peut-elle se passer de médiation ? » (p. 61-63) & « Faire médiation dans l’espace public au Maroc ou comment activer les droits culturels des personnes ? Entretien avec l’artiste Mohamed Fariji », (p. 64-65), Revue de l’Observatoire des Politiques Culturelles » (Ministère de la Culture et de la Communication, France), N° 51
- Pailler D. (2015), « How Do the Underprivileged Access Culture ? », International Journal of Arts Management, vol. 18-1, p. 65 – 76 (co-auteur : C. Urbain)
- Urfalino, P. (2004). La politique des grandes œuvres : le Ministère de la culture entre démocratisation et élitisme. La Documentation française.
- Skot-Hansen, D., Hagedorn-Rasmussen, P., & Jochumsen, H. (2013). The role of public libraries in culture-led urban regeneration. New Library World, 114(7/8), 304-315.
A propos de Danielle Pailler
Professeure en sciences humaines et sociales, Danielle Pailler fut Directrice Régionale de l’Agence Universitaire de la Francophonie pour l’Afrique du Nord (2020-2023) et Vice-Présidente en charge de la culture au sein de l’Université de Nantes durant 9 ans (2009-2016). Elle a accompagné des villes de différentes tailles, des dynamiques culturelles territorialisées et des institutions nationales et internationales dans la conception et la mise en œuvre de leurs politiques culturelles sous le prisme des droits culturels, des (non)publics et des médiations.

