Cette thèse en Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication, intitulée « Le design des territoires : un nouveau type d’intervention publique ? : Les rôles du design et des designers dans la fabrique du territoire » a été soutenue par Stéphanie Hémon (Designer-chercheuse | PhD en design), le 12 mars 2026, sous la direction d’Annie Gentes. Menée au sein du Transition Design Lab (laboratoire ETIS, ED EM2PSI – CY Cergy Paris Université), cette recherche explore la manière dont le co-design peut contribuer à transformer l’action publique territoriale.
Contexte de l’étude
Cette thèse s’inscrit dans un double mouvement. D’un côté, des designers revendiquent de plus en plus un engagement avec, sur et pour les territoires. De l’autre, les collectivités territoriales mobilisent davantage le design à travers le design de services, le design des politiques publiques, le design thinking et les démarches participatives. Le design entre ainsi dans des domaines traditionnellement structurés par l’administration, l’aménagement, la concertation ou l’expertise technique.
Cette diffusion s’accompagne pourtant d’un paradoxe. Dans l’action publique, le design est souvent présenté comme un ensemble de méthodes permettant de « remettre l’usager au centre », d’organiser des ateliers participatifs ou de faciliter la coopération. Mais ses effets réels sur les relations entre acteurs, sur la décision, sur les formes de gouvernance et sur la manière même de fabriquer le territoire restent encore peu documentés.
La recherche part donc du terrain concret de l’action publique locale. Elle considère le territoire non comme un simple périmètre géographique ou administratif, mais comme un milieu composé d’acteurs, de lieux, de pratiques, de mémoires, de valeurs, d’objets et d’attachements. Étudier le design territorial revient ainsi moins à demander ce que « produit » un atelier qu’à comprendre ce que les dispositifs de co-design transforment dans les conditions de l’action collective.
Problématique
La question centrale de la thèse est la suivante : En quoi le design des territoires reconfigure-t-il les conditions de l’action publique locale, et selon quels régimes de médiation et de gouvernance ?
Cette problématique déplace l’attention des seules solutions produites vers les processus qui les rendent possibles. Il s’agit d’observer comment des acteurs aux statuts, intérêts, compétences et légitimités différents (élus, agents publics, designers, associations, professionnels, habitants ou usagers) parviennent, ou non, à concevoir et agir ensemble.
La recherche interroge ainsi ce que le design fait aux relations entre ces acteurs : comment il rend certaines voix visibles, organise les échanges, matérialise des désaccords, redistribue temporairement les rôles et contribue à faire émerger de nouvelles formes de décision et de coopération.
Hypothèses de recherche
Trois hypothèses structurent la recherche.
- La première hypothèse considère le territoire comme un actant et une ressource du processus de co-design. Le territoire n’est pas un décor passif dans lequel se déroule le projet. Il agit sur la conception par ses caractéristiques matérielles, son histoire, ses acteurs, ses conflits, ses imaginaires et ses attachements. En retour, les dispositifs de design contribuent à le redéfinir, en rendant visibles certains enjeux, en produisant des représentations communes ou en ouvrant de nouvelles possibilités d’action.
- La deuxième hypothèse porte sur les valeurs. Les valeurs ne sont pas seulement des principes affichés (solidarité, inclusion, durabilité, proximité, innovation) mais des forces qui orientent concrètement les décisions. Elles peuvent rapprocher les acteurs, mais aussi révéler leurs désaccords. Le co-design est alors envisagé comme un espace où ces valeurs sont explicitées, traduites, discutées et parfois renégociées.
- La troisième hypothèse concerne la communauté. La durabilité des démarches de co-design dépend de la capacité à construire et entretenir une communauté d’acteurs hétérogènes. Cette communauté n’est pas donnée au départ. Elle se construit progressivement à travers des objets, des rituels, des espaces de travail, des règles, des récits communs et des dispositifs de médiation capables de soutenir l’action dans le temps.
Cadre théorique
Le cadre théorique se situe à la croisée du design et des sciences de l’information et de la communication.
- Le design participatif et le co-design permettent d’abord de penser la conception comme un processus collectif, dans lequel les personnes concernées ne sont plus seulement des « usagers » à étudier, mais des acteurs participant à la définition des problèmes et des réponses.
- La théorie de l’acteur-réseau apporte ensuite une lecture relationnelle et sociotechnique. Elle invite à prendre en compte non seulement les acteurs humains, mais aussi les objets, outils, documents, espaces, normes et dispositifs qui participent à l’action. La coopération n’est alors pas comprise comme un consensus préalable, mais comme le résultat toujours provisoire de traductions, d’alignements et de négociations.
- Enfin, les approches média-centrées permettent d’analyser les supports de conception comme de véritables médiateurs : cartes, visualisations, prototypes, tableaux collaboratifs, récits, protocoles ou documents intermédiaires ne se contentent pas de représenter le projet. Ils structurent les relations, rendent des informations partageables et contribuent à organiser l’action collective. La théorie de l’acteur-réseau et l’approche média-centrée orientent ainsi à la fois le cadre d’analyse et la manière d’enquêter sur les dispositifs.
À partir de ces apports, la thèse propose progressivement de penser le design territorial comme une écologie de médiations, dans laquelle territoire, valeurs, communautés, dispositifs et pratiques d’enquête sont interdépendants.
Méthodologie
La recherche adopte une démarche qualitative, compréhensive et située, articulant recherche en design, recherche par le design et recherche-action. La posture est celle d’une designer-chercheuse directement impliquée dans plusieurs projets, avec un travail réflexif alternant participation, observation et prise de distance analytique.
Le dispositif empirique est multi-échelle. Une enquête nationale, menée d’avril 2022 à janvier 2024, repose sur des entretiens semi-directifs auprès de vingt-et-un designers engagés dans des projets publics territorialisés. Ces entretiens portent sur leurs parcours, leurs pratiques, leurs outils, leurs relations avec les commanditaires et les habitants, ainsi que sur leur manière de définir le territoire.
Trois études de cas complètent cette enquête. La première porte sur quatre démarches de design participatif menées pour le Comité Régional du Tourisme Auvergne-Rhône-Alpes. La deuxième concerne la Coopérative Nantaise des Nouvelles Solidarités — C2NS, portée par la Ville de Nantes et son CCAS pour expérimenter de nouvelles formes de coopération contre la précarité et l’isolement social. La troisième analyse le projet européen NEB|LAB ECO²-SCHOOLS, soutenu par Erasmus+, qui expérimente la transformation d’établissements éducatifs en living labs territoriaux.
Les matériaux collectés combinent entretiens, observations participantes, photographies, enregistrements, carnets et journaux de bord, documents d’ateliers, artefacts de conception et observation des « inter-sessions », ces moments de préparation, d’ajustement et de décision situés entre les temps visibles de co-design. Leur croisement permet une triangulation et une analyse itérative des médiations à l’œuvre.
Principaux résultats
Quatre résultats principaux se dégagent.
- Le territoire apparaît comme un actant plastique et relationnel. Il façonne les projets autant qu’il est façonné par eux. Les designers ne travaillent donc pas seulement « sur » un territoire : ils travaillent avec des relations, des attachements, des mémoires, des usages et des tensions qui transforment la conception. Les dispositifs participatifs rendent perceptibles des dimensions sensibles de l’habiter souvent absentes des cadres administratifs classiques.
- Les valeurs constituent une infrastructure de l’action collective. Elles ne sont pas périphériques au projet. Elles structurent les choix, les conflits, les rapprochements et les négociations. Un désaccord sur ce que signifie « innover », « inclure », « préserver » ou « faire territoire » peut devenir une ressource de conception dès lors qu’il est rendu visible et mis en discussion. La participation ne consiste donc pas nécessairement à produire du consensus, mais à organiser une cohabitation productive des différences.
- Le co-design produit des espaces intermédiaires de gouvernance. Une part essentielle de la gouvernance se fabrique hors des ateliers eux-mêmes, dans les inter-sessions, les réunions de préparation, les ajustements méthodologiques et les objets intermédiaires. Cartographies, protocoles, supports visuels ou documents partagés deviennent des artefacts de gouvernance : ils soutiennent la mémoire collective, traduisent entre différents mondes professionnels et contribuent à redistribuer les rôles, la légitimité et la capacité de décision. La gouvernance n’apparaît donc pas comme une structure préalable ; elle se conçoit et se négocie dans l’action.
- La pérennité des collectifs dépend d’infrastructures vivantes. Un atelier ponctuel, une plateforme ou un outil ne suffisent pas à faire durer une communauté. La continuité repose sur un ensemble évolutif de supports, de temporalités dédiées, de rituels, de récits, de règles, d’espaces de coordination et de mémoire que les acteurs peuvent s’approprier et transformer. La communauté devient alors une « communauté gouvernante », capable d’ajuster elle-même ses conditions d’action.
Ces résultats conduisent aussi à redéfinir le rôle du designer territorial. Il n’est pas seulement facilitateur d’ateliers. Il agit comme médiateur, traducteur, assembleur, enquêteur situé et gestionnaire de tensions. Son travail porte autant sur la conception des conditions de coopération que sur la production de solutions.
Conclusion
Cette thèse propose de dépasser une lecture du design territorial comme simple méthode d’innovation publique ou boîte à outils participative. Ses effets les plus importants ne résident pas uniquement dans les solutions produites, mais dans les médiations qu’il installe : rendre visibles les attachements, mettre les valeurs en discussion, fabriquer des espaces de gouvernance et soutenir des communautés capables d’agir dans le temps.
Le design territorial peut ainsi être compris comme un mode d’intervention publique à part entière, fondé sur une écologie de médiations située et évolutive. Il ne supprime ni les conflits ni les asymétries de pouvoir, mais peut créer des conditions pour les rendre discutables et construire de nouvelles capacités d’action collective.
La thèse ouvre enfin un enjeu de long terme : comprendre ce que deviennent ces infrastructures après le retrait des designers et comment évaluer leurs effets au-delà de la durée du projet. Son idée centrale peut se résumer ainsi : le design territorial ne transforme pas directement les territoires ; il transforme les conditions qui permettent aux territoires de se transformer eux-mêmes.