Découvrez la carte postale d’Inès Smadah (urbaniste-aménageur et auditrice en Gestion du Patrimoine Culturel – Université Senghor). Composée de 3 images, cette carte postale nous est envoyée depuis la cité minière de Djerissa-Le Kef et nous fait découvrir l’histoire, la mémoire et la singularité de cette ville minière.
DJERISSA, UNE VILLE NÉE DE LA MINE
Une véritable archive à ciel ouvert, c’est ce qu’on peut dire de Djerissa. Située dans le nord-ouest de la Tunisie, dans le gouvernorat du Kef, au sein de la commune de Djerissa, la ville s’impose au cœur d’un territoire riche et diversifié, nichée au pied du Djebel Djerissa, à 650 mètres d’altitude. Elle domine des panoramas exceptionnels sur des paysages riches et variés : vestiges archéologiques, reliefs naturels, terres agricoles et sites miniers se mêlent pour raconter l’histoire d’un territoire unique. À quelques kilomètres seulement, des lieux prestigieux comme le site d’Althiburos à Dahmani ou la Table de Jugurtha à Kalàa Sinan rappellent l’empreinte des civilisations qui ont traversé cette région.
Djerissa est avant tout une ville forgée par l’histoire. Depuis l’Antiquité, elle a accueilli de nombreuses civilisations, des Berbères aux Romains, laissant des traces visibles dans son tissu territorial. Mais c’est au début du XXᵉ siècle que la cité prend véritablement forme avec l’implantation de la plus grande mine de fer du pays, la deuxième d’Afrique du Nord. La ville se développe alors pour loger les ouvriers et employés venus de différents horizons, donnant naissance à une cité minière structurée autour de l’activité extractive. La mine ne se contente pas de générer une économie locale : elle façonne le paysage, organise le tissu urbain et forge une identité collective, profondément ancrée dans la mémoire de ses habitants.
Parmi les témoins les plus emblématiques de ce passé minier, le bâtiment de la direction de la mine qui se distingue par sa valeur symbolique, historique et architecturale. Inscrit au patrimoine national depuis 2010, il illustre parfaitement l’importance de l’activité minière dans l’histoire de Djerissa. Conservé mais nécessitant un entretien régulier, il demeure un rappel tangible de ce que fut la ville à l’époque de son essor.
© Inès SMADAH (2022) / Vue sur le bâtiment de la direction de la mine de Djerissa
Aujourd’hui, même si l’activité extractive a ralenti ou cessé, les traces de ce passé continuent de façonner le quotidien de Djerissa. Chaque rue, chaque édifice, chaque relief raconte une histoire et rappelle le rôle central de la mine dans la construction de cette identité unique. Djerissa se présente comme un paysage urbain hérité, invitant à lire et à comprendre un patrimoine à la fois humain, minier et paysager, qui fait toute la richesse et la singularité de la cité.
QUAND L’HÉRITAGE MINIER COLONIAL FAÇONNE LA VILLE
La cité minière de Djerissa s’est construite selon une organisation urbaine claire, directement héritée du modèle colonial. Le territoire s’articule autour de deux ensembles complémentaires : la zone minière, dédiée à l’exploitation du fer, et la zone résidentielle, conçue pour accueillir la main d’œuvre associée à cette activité, notamment les ingénieurs, les mineurs et leurs familles. Entre les deux, un axe principal structure l’ensemble de la cité et concentre les principaux équipements, jouant un rôle central dans la vie quotidienne et les échanges.
Carte urbaine élaborée par Inès SMADAH
L’organisation de l’habitat dans la cité minière de Djerissa reflète une forte hiérarchisation socio-spatiale. Les quartiers à dominante européenne, tels que le village français, la Petite Sicile ou encore les corons européens accueillant des populations espagnoles et maltaises, implantés au cœur de la cité, bénéficient d’une position privilégiée et d’un accès direct aux infrastructures et aux équipements. À l’inverse, les quartiers accueillant les populations autochtones, notamment marocaines et kabyles, s’étendent en périphérie de la cité.
© Inès SMADAH (2022) / Vue sur la Petite Sicile et le quartier des Polices, révélant l’organisation socio-spatiale de la cité minière, depuis le boulevard principal
Cette configuration urbaine résulte de l’articulation entre deux logiques complémentaires :
- un urbanisme colonial fondé sur une ségrégation ethnique, séparant populations européennes et populations autochtones,
- un urbanisme minier reposant sur une ségrégation socioprofessionnelle et spatiale entre cadres et ingénieurs, d’une part, et mineurs, d’autre part, caractéristique de nombreuses cités minières françaises.
Le tissu urbain adopte une trame orthogonale et régulière, facilitant la lisibilité de l’espace. Les voies principales accueillent les équipements collectifs : église, école, cinéma, économat, hôtel ou atelier, tandis que les voies secondaires desservent les quartiers résidentiels. Chaque ensemble d’habitat correspond à une typologie bien définie : les corons, organisés en alignements de maisonnettes identiques, destinés aux ouvriers ; et le village français, composé de villas individuelles entourées de jardins, reflet d’un niveau de confort et d’un statut social distincts.
La zone minière concentre les infrastructures techniques nécessaires au fonctionnement de l’exploitation. Le bâtiment de la direction de la mine, aujourd’hui classé monument du patrimoine national, constitue l’un des symboles majeurs de cette histoire minière. Lieu emblématique de l’ensemble du développement de la mine, il incarne à la fois la puissance, le statut et l’autorité de la Société du Djebel Djerissa, exploitante de la plus grande mine de fer de Tunisie. Conservé mais fragilisé par le temps, il demeure un témoin essentiel de la mémoire administrative, économique et architecturale de la cité.
Le carreau de la mine constitue le cœur historique de l’activité extractive. Les installations minières, trémies, recettes et engins aujourd’hui à l’état de friche subsistent comme des marqueurs visibles du passé minier. Ces vestiges, loin d’être de simples ruines, participent pleinement à la lecture du paysage et témoignent d’une activité qui a profondément transformé le territoire.
À la lecture de sa morphologie, Djerissa apparaît comme une ville lisible et structurée, où chaque composante trouve sa place dans une logique d’ensemble. La juxtaposition des fonctions, la régularité de la trame urbaine et la diversité des typologies d’habitat traduisent un projet urbain cohérent, façonné par l’activité minière. Aujourd’hui encore, cette organisation reste perceptible et confère à la cité son caractère singulier : celui d’un paysage urbain hérité, où le patrimoine minier récent constitue une véritable mémoire à ciel ouvert.
UN PATRIMOINE MINIER ENCORE VÉCU : USAGES ET APPROPRIATIONS DANS LA VILLE D’AUJOURD’HUI
Au-delà des usages informels et de la mémoire vécue, Djerissa révèle également une résilience matérielle de son patrimoine urbain minier. Celle-ci se manifeste par la conservation et l’adaptation progressive de certaines infrastructures historiques, réinvesties pour de nouveaux usages. Ces transformations, bien que ponctuelles, témoignent d’une volonté de maintenir la fonctionnalité et la présence de ces édifices dans la vie urbaine contemporaine.
Plusieurs exemples illustrent cette dynamique. L’ancienne église a été transformée en musée minier consacré à la géologie, devenant un lieu de mémoire et de transmission de l’histoire locale. L’hôtel-cantine a été reconverti en siège de municipalité, intégrant ainsi le bâti hérité dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Le dispensaire, quant à lui, a fait l’objet de travaux de restauration, permettant la préservation de sa structure tout en assurant la continuité de son usage. Ces actes de transformation redonnent vie aux bâtiments, contribuent à leur protection et garantissent leur fonctionnalité, participant ainsi à la valorisation du patrimoine urbain minier.
Cependant, malgré ces initiatives, la résilience matérielle demeure fragile et insuffisante face à l’ampleur du patrimoine concerné. De nombreux édifices et infrastructures minières continuent de se dégrader, faute d’une stratégie globale de conservation et de valorisation et, surtout, d’une reconnaissance officielle de ce patrimoine en tant que tel. La dégradation progressive du bâti rappelle les limites des interventions ponctuelles et souligne la nécessité d’une approche plus cohérente et durable, fondée sur l’attribution d’un véritable statut de protection, condition indispensable à la transmission de cet héritage au-delà de simples adaptations fonctionnelles. Si des travaux universitaires, thèses, mémoires de master ou articles scientifiques, ont contribué à documenter et à valoriser ce patrimoine, ils restent insuffisants pour lui conférer une reconnaissance institutionnelle et juridique effective.
UN PATRIMOINE FRAGILE, UN POTENTIEL URBAIN A RÉVÉLER
Malgré les initiatives ponctuelles de réinvestissement et de restauration, Djerissa fait face à des enjeux urbains et patrimoniaux majeurs. La cité reste vulnérable : chaque friche ou bâtiment abandonné témoigne de l’érosion du temps et des usages contemporains. L’absence d’une politique claire de valorisation met en péril ce patrimoine unique, porteur d’histoires humaines et d’une identité spatiale singulière.
« Le patrimoine n’est pas ce que nous avons hérité du passé,
mais ce que nous transmettons aux générations futures »
A. Choay
Pourtant, ce patrimoine fragile recèle un potentiel immense. Les anciens bâtiments miniers, réhabilités et réadaptés, peuvent devenir des espaces culturels, résidentiels ou administratifs, capables de redynamiser la vie urbaine. Ils constituent ainsi un levier de développement durable et multiscalaire, capable de renforcer l’attractivité de la ville, de stimuler l’économie, de soutenir la cohésion sociale et même de créer un pôle touristique et culturel susceptible d’attirer des flux internationaux, faisant de Djerissa une destination singulière.
Le défi consiste à repenser le patrimoine dans toutes ses dimensions : matérielle, symbolique et sociale ; et à adopter une approche globale et durable, alliant conservation, adaptation fonctionnelle et participation citoyenne. En reliant mémoire et innovation, Djerissa peut transformer ses vestiges en moteurs de développement urbain durable, tout en préservant son identité et en offrant aux générations futures un héritage vivant et inspirant.
© Inès SMADAH (2022) / Friches minières et rail minier structurant le paysage hérité de la cité minière
BIBLIOGRAPHIE
Articles de revues
- Ammar, L., & Badrani, H. (2018). La cité minière de Djerissa 1887-2017 : Genèse, évolution et devenir à travers l’urbanisme et l’architecture.
- Smadah, S. (2022). Villages et quartiers à risque d’abandon : Stratégies pour la connaissance, la valorisation et la restauration.
Thèse de doctorat
- Smadah, Sana. (2024). La cité minière de Djerissa : urbanisme, architecture et techniques de construction (Thèse de doctorat, Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, sous la direction du Professeur Ahmed Saadaoui). Soutenue publiquement le 12 juillet 2024.
Rapports et mémoires
- Smadah, Ines. (2022). Valorisation du patrimoine urbain minier récent (19ᵉ-20ᵉ siècle) : Vers l’évènementialité urbaine pour la mise en place d’un PSMV. Le cas de la cité minière de Djerissa-Le Kef (Mémoire de fin d’études encadré par Dr Hazar Souissi).
- Smadah, Ines. (2024). Résilience du patrimoine urbain minier de « Djerissa » : Enjeux, représentations et acteurs (Mémoire de recherche encadré par Dr Imen Oueslati).




