Cesser d’extraire et de démolir ; réemployer et habiter l’existant

Publiée une fois par mois, la tribune “Urbanisme en Francophonie ” se propose de recueillir les témoignages et les réflexions d’une personnalité autour d’un sujet de son choix. Cet espace ouvert permet aux auteurs de partager librement leur vision du monde et de contribuer à ce récit original. Tandis que le monde doit organiser sa transition vers un développement plus respectueux des personnes, des ressources de la planète et de sa biodiversité, comment penser et construire les villes ?

Ressources documentaires

Cette tribune Urbanisme en Francophonie du mois de septembre 2026, sur l’importance du réemploi des matériaux et la rénovation du bâti, est rédigée par Frédéric DENISE (architecte pratiquant une architecture bioclimatique et low-tech).

Nécessité fait loi

Eté 2026. Nos forêts brûlent, les glaciers tombent des montagnes, la mer monte… Et pendant ce temps nos villes surchauffent.

On en connait l’origine : trop de CO2 dans l’atmosphère. La faute à notre consommation énergétique, et à notre système de production et de consommation. L’énergie n’est jamais totalement décartonnée, et extraire la matière et la transformer consomment trop d’énergie primaire, donc émet du CO2 dans les mêmes proportions.

Face à ces conséquences cataclysmiques, nos réponses devraient être à la hauteur en attaquant le mal à la racine : réduire drastiquement nos consommations d’énergie primaire, dans tous les domaines, à commencer par le plus gros émetteur, le secteur du bâtiment,

Mais dans le même temps nous devons adapter nos villes aux conditions climatiques actuelles et futures. Alors comment y arriver sans émettre de CO2 ? L’industrie du bâtiment ne sait pas construire sans dépenser d’énergie. Donc ne plus construire ?

La réponse raisonnable serait de ne plus démolir et construire le moins possible ; en commençant par adapter les constructions existantes. Concernant le logement, cela passe notamment par la mobilisation du parc existant, la résorption de la vacance, la restructuration et la rénovation, en commençant par traiter l’urgence des passoires et des bouilloires thermiques.

Construire moins et mieux

Bien sûr il nous faut construire de nouveaux logements, mais le strict nécessaire, et le mieux possible ; c’est à dire avec le minimum d’emprise et d’impact environnemental, de façon bio-climatique et low-tech avec des matériaux locaux peu transformés bio/géo sourcés et des matériaux de réemploi. De cette façon, la ville se reconstruit sur elle-même, avec sa propre matière, sans puiser de façon néfaste dans son environnement.

Mais gare au concept de mine urbaine  telle que définie par Jane Jacobs dès les années 60. Elle contient un vice : celui de considérer que toute démolition trouverait une justification dans le réemploi des matériaux qu’elle génère. Cet argument, parfois utilisé pour justifier des démolitions intempestives, représente ce que l’on pourrait désigner comme du reuse-washing ! Le meilleur réemploi est celui des bâtiments sur pied, et consiste avant tout à ne pas les démolir.

A l’inverse de la mine urbaine, le concept de Métabolisme Urbain, illustré par le programme lancé en 2017 par Plaine Commune (93) avec l’expertise de Bellastock, et suivi depuis par d’autres communautés urbaines, considère la ville comme un être vivant qui se régénère dans une économie de matière et d’énergie. Le dispositif, qui repose sur un diagnostic territorial multicritère, vise à massifier le réemploi, par la production d’inventaires de ressources, l’incitation et l’accompagnement des constructeurs. Il s’agît de faire coïncider sur un même territoire l’offre et la demande de matériaux de réemploi, et de compétences pour les mettre en œuvre.

Ce projet de massification du réemploi à l’échelle des territoires peut résoudre les freins logistiques, mais il se heurte à d’autres obstacles, nombreux, qui sont d’ordre économique, règlementaire, juridique, assurantiel, et culturel. Le frein le plus bloquant est certainement la divergence par rapport aux normes du bâtiment, entrainant une difficulté pour obtenir une assurance décennale et les financements qui en dépendent.

Trouver un cadre

Face à ce frein majeur les acteurs du réemploi tente de définir un cadre, visant à normaliser la pratique du réemploi, à travers un déroulé opérationnel : diagnostic avant démolition, dépose soignée, reconditionnement, caractérisation, requalification et repose. Ce cadre consiste à donner aux matériaux de réemploi une traçabilité et une fiabilité équivalente à des produits neufs, facilitant leur assurabilité.

La traçabilité est l’un des critères permettant, au sein de cette démarche émergente, de se rapprocher du statut du matériau neuf. Obtenir la fiche technique d’un matériau, ou a minima connaître sa provenance et son âge facilitent sa caractérisation. L’exemple du réemploi de l’acier de structure permet de bien comprendre l’importance de cette traçabilité. Le CTICM et le Syndicat Français de la construction métallique ont créé en 2024 un cadre référentiel pour le réemploi d’éléments structuraux en acier. Les éléments structuraux dont on peut connaître la provenance et la date de fabrication, sont considérés comme de l’acier normalisé européen si cette date est postérieure à 1970. Ce cadre permet de considérer ces éléments structuraux comme équivalents à du neuf, justifiables par les calculs Eurocodes. Cette facilité réservée à l’acier permettra d’économiser de très grande quantité de CO2, en évitant son recyclage qui nécessite de le refondre à haute température.


© Frédéric Denise - Surélévation de l’EMP Henri Wallon à Stains (93) en structure acier de réemploi. 
Architecte : Archipel Zéro et Camille Henry

Pour tout autre matériau et en l’absence d’historique, une caractérisation par un laboratoire agréé pourra être nécessaire afin de permettre son assurabilité. La caractérisation d’un matériau vise à le requalifier pour un usage précis en vérifiant ses caractéristiques physiques (tenue au feu, résistance au choc, etc…).

Afin de faciliter l’approvisionnement en matériaux de réemploi, des plateformes de matériaux de réemploi se sont créées partout en France, assurant le diagnostic, la dépose et la requalification des matériaux. Difficilement rentables, ces plateformes jouent également les rôles de bureaux d’études, assurant l’accompagnement et la formation des constructeurs.

Concevoir avec le réemploi

Le réemploi oblige l’architecture à renouer avec une pratique ancestrale : réparer, adapter, transformer, réutiliser, prolonger. Faire avec une structure existante demande plus de précautions et d’inventivité que de la remplacer. Et cette contrainte peut devenir féconde. Elle amène à concevoir avec le réel plutôt qu’avec un catalogue. Faire avec des matériaux disponibles demande davantage de précision que de commander un ensemble standardisé. Mais elle réintroduit aussi une forme d’adaptation et d’improvisation au sens noble du terme. Concevoir avec les matériaux de réemploi inverse la pratique habituelle : on ne cherche plus les matériaux pour servir un projet ; on construit le projet avec les matériaux présents et le déjà-là. La matière précède la forme, contrairement à la logique moderne, de concevoir une forme, puis de faire appel à l’industrie du bâtiment, majoritairement le béton, au service de la forme. Dans une démarche de réemploi c’est la matière qui préexiste. Une poutre de réemploi impose sa dimension au projet. Sa matière, bois, acier ou béton dicte son mode d’emploi et induit des formes, Aux architectes de lui trouver un usage au sein du projet. Cette inversion change profondément la manière de penser la ville. Quel usage donner à un matériau dans le projet ? Et à l’échelle de la ville, quel usage donner à un bâtiment en friche ?

La façon la plus évidente de faire du réemploi est certainement le réemploi dit in-situ. Il consiste, lors d’une opération de rénovation ou de restructuration, à concevoir le projet, à partir des éléments déjà présents. Le processus commence par un diagnostic. Il faut inventorier, mesurer, photographier, démonter, comprendre, réparer. L’architecte devient en partie enquêteur, et le chantier devient un lieu de découverte avant même le début de la conception. Ce rapport à la matière change toute la pratique architecturale. Il faut à la fois connaître la matière, l’apprivoiser, puis se laisser guider par elle.

Cette inversion stimule l’inventivité et enrichit les projets architecturaux par des qualités esthétiques et techniques parfois inattendues. Certains matériaux, comme les fenêtres de réemploi, offrent de réelles opportunités pour concevoir des dispositifs bioclimatiques. On les utilisera pour réaliser par exemples des espaces tampons, des cheminées solaires ou des murs Trombes, qui sont très structurants pour l’architecture, et qu’on ne réaliserait jamais avec du vitrage neuf, car trop coûteux. Il y a donc un effet d’aubaine : le réemploi amène souvent avec lui des éléments programmatiques imprévus. Comme à l’échelle de la ville, la friche va souvent dicter l’usage qu’on en fera.

© Frédéric DENISE - Cheminée solaire en fenêtres de réemploi - Maison de la Réserve Écologique à Épinay-sur-Seine (93) 
Architecte : Archipel Zéro et LAO SCOP  


© Frédéric DENISE - Mur Trombe en fenêtre de réemploi - Ferme des Possibles à Stains (93) 
Architecte : Archipel Zéro et Bellastock 

Dimension culturelle

Le réemploi porte également une dimension culturelle et une nouvelle esthétique. Là ou l’architecture contemporaine a cherché la perfection du neuf : surfaces impeccables, matériaux homogènes, détails identiques, absence de traces ; le réemploi introduit une autre esthétique. Une pierre peut conserver les traces d’un ancien bâtiment. Une poutre peut montrer ses anciens assemblages ; une porte moulurée peut être différente de sa voisine ; une façade peut conserver les marques de plusieurs transformations. Ces différences ne sont pas nécessairement des défauts ; elles font le récit du bâtiment, elles le situent et l’ancre dans son histoire.

Une ville construite avec ce qui existe déjà devient ainsi une ville moins uniforme, moins spectaculaire peut-être, mais plus profondément inscrite dans son territoire ; une ville où les bâtiments ne sont plus des objets finis, mais des étapes dans une longue histoire de transformations.

Le rôle de l’architecture n’est plus nécessairement de produire des objets neufs mais de faire durer ce qui existe.

Conclusion

Le réemploi des matériaux, aussi nécessaire soit il, reste une démarche hors-normes, qui cherche encore son cadre.

Mais les urgences climatique et environnementale nous imposent que ce soit la norme qui s’adapte aux pratiques, et non l’inverse. Les normes servent à sécuriser l’innovation et à accompagner les pratiques vertueuses, pas à les entraver… On peut alors invoquer légitimement la subversivité du réemploi, qui pour répondre à une urgence impérieuse met en cause une normalisation sclérosante. On peut aussi considérer plus sagement que grâce a des dispositifs de traçabilité et de qualification adaptés aux matériaux de réemploi, leur fiabilité est possible sans exiger leur uniformité. Mais cette évolution est lente et prend trop de temps par rapport aux enjeux vitaux que l’on connaît.

En attendant cette évolution nécessaire, continuons à montrer à travers des projets pilotes, qui sortent allègrement du cadre normatif, que le réemploi est possible, pérenne, esthétique, performant, et même plus économique quand il est bien anticipé. La démonstration par le faire est sans doute le levier le plus efficace, en inspirant et en montrant une voie optimiste.

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