Bernard Reichen, architecte-urbaniste

🎥 Réalisés avec différentes personnalités francophones (écrivains, intellectuels, acteurs de la fabrique de la ville, artistes…), les entretiens Urbanisme en Francophonie interrogent le lien entre urbanisme et francophonie pour faire ressortir les spécificités des villes francophones et leur apport pour construire la cité de demain. A la fin de chacun d’eux, nous découvrirons une nouvelle carte postale de l’espace francophone proposée par l’interviewé.

Ressources documentaires

Bernard Reichen est architecte-urbaniste. Il créé en 1973, avec Philippe Robert, l’agence Reichen et Robert. Il est membre de l’Académie d’Architecture, Officier des Arts et des Lettres et Chevalier de l’ordre National de la Légion d’Honneur.

Dans ce riche entretien que nous a octroyé Bernard Reichen, architecte-urbaniste, le 06 juillet 2023, il conclut en nous disant :

“Le problème quand vous pensez, c’est de penser aux choses auxquelles vous ne pensez pas puisque les autres vous y avez déjà pensé. L’urbanisme c’est l’exploitation des effets secondaires positifs qu’on n’arrive pas toujours à préméditer”.

1. Entretien version courte

Pourriez-vous vous présenter et nous donner les grandes lignes de votre carrière ?

Bernard Reichen est architecte-urbaniste diplômé de l’École Spéciale en 1965. Il crée en 1973 (au moment du choc pétrolier et du début de la désindustrialisation rapide de tout un ensemble de secteurs industriels dont la sidérurgie, le textile, etc.) avec Philippe Robert, l’agence “Reichen et Robert” qui devient l‘agence “Reichen et Robert & Associés” en 2004. Spécialisée des thématiques de désindustrialisation, de reconversion et de changement d’usage, l’agence, intervient maintenant dans tous les champs d’action architecturaux et urbains. Par la transformation de la filature Leblan à Lille et de la Grande Halle de la Villette à Paris, l’agence a en effet acquis une réputation internationale dans les domaines de la reconversion des ensembles industriels.

Sur ces bases d’origine, Bernard Reichen a développé une logique « d’articulation entre les échelles » allant de l’architecture aux enjeux des « villes territoires », en intégrant les logiques des nouvelles mobilités urbaines. Le tramway de Paris, les « 2 rives » à Strasbourg, le SCOT et la Route de la Mer à Montpellier, le quartier Saint-Jean Belcier à Bordeaux (Euratlantique), le Bas Chantenay à Nantes, « l’Union » à Roubaix, comme les grands projets de Rabat, Casablanca ou Tanger, sont les laboratoires de cette démarche.

Pour ces travaux, Bernard Reichen a reçu le Grand Prix National de l’Urbanisme en 2005. Il est membre de l’Académie d’Architecture, Officier des Arts et des Lettres et Chevalier de l’ordre National de la Légion d’Honneur.

Observez-vous des différences entre les villes francophones et non francophones ?

Il distingue l’identité francophone et saxophone. Mais il est plus intéressé par l’universalisme de l’objet industriel et de l’urbanisme de reconversion, devenu symbole de créativité, d’appropriation, de nouvelles technologies…

“Par rapport à la francophonie, je peux dire que c’est un facilitateur surtout pour ma génération, c’est-à-dire que quand on est dans un endroit où on parle français, on est chez soi déjà, c’est un peu peut-être la différence avec l’anglais. Les gens qui parlent anglais sont chez eux partout, nous on est chez soi quelque part. Il y a une identité peut-être un peu différente”.

Pourriez-vous faire un arrêt sur image des projets que vous menez au Maroc ?

Il nous dit tout d’abord avoir été inspiré de la pensée d’Henri Prost et du Général Lyautey dans ses projets au Maroc au travers de l’urbanisme d’extension et d’embellissement.

“Disons qu’au Maroc ça avait un autre sens, c’est que ça m’a permis de revenir dans la pensée d’Henri Prost, qui a conçu ces zones d’installation en 1914 et 1923, avec Lyautey à l’époque, et qui a installé au Maroc un urbanisme d’extension et d’embellissement. Prost en arrivant au Maroc avec Lyautey avait comme message la protection absolue des cultures et du patrimoine, ça veut dire qu’on ne touchait pas aux Médinas, on travaillait avec la Médina dans de nouveau tracés”.

La deuxième donnée c’est la donnée climatique.

“Une culture, un climat. C’est-à-dire qu’on composait avec le climat, ce qui fait que le même esprit à Hanoï, où le même esprit à Casablanca, n’a rien à voir dans le résultat. C’est deux mondes différents”.

Le troisième élément c’est le style : l’idée de pouvoir produire des villes contemporaines, autour de l’installation du chemin de fer, autour d’un système viaire de nouvelle dimension et d’installer ce système avec un souci du futur et de la modernité.

“L’art déco, quand on l’analyse aujourd’hui (qui est un peu la période classique du mouvement moderne, très différent de l’art nouveau), on s’aperçoit que c’est une éponge de la réalité, c’est-à-dire que les décors arabes ou marocains, les décors asiatiques ou autres, font que l’art déco absorbe cette énergie mais aussi ce formalisme. C’est à la fois universel et quelque chose de localisé”.

Selon lui, ce grand mouvement a tenu jusqu’à la fin des années 1930, avant que le mouvement moderne n’impose ses propres dogmes et logiques qui dans le résultat sont beaucoup plus banalisateurs et moins contextualisés.

“C’est la force de cette époque du fait qu’il y ait eu une conjonction entre cette démarche de l’invention de l’urbanisme en début du siècle, l’opportunité de l’appliquer, à tel point que Casablanca est devenu le laboratoire non pas de l’urbanisme marocain mais le laboratoire de l’urbanisme français. La première règle sur l’urbanisme de Casablanca qui est un dahir de 1917 a été transcris presque intégralement pour devenir la première loi sur l’urbanisme français, qu’est la loi Cornudet de 1919”.

Comment collaborez-vous avec les Maires ?

Il critique le principe de zonages en urbanisme qui engendre le cloisonnement. Selon lui, la première règle avec les Maires c’est quand même de repartir de l’idée que l’urbanisme ne recouvre pas seulement la gestion des droits à construire, mais aussi des continuités naturelles.

“Faire de l’urbanisme un art du droit des sols et de la mise en volume, c’est évidemment destructeur, parce que ça veut dire que vous travaillez les droits à construire indépendamment du fait d’habiter. Le résultat c’est la banalisation, c’est une densité trop forte, c’est des isolats… C’est bien plus simple de gérer des permis de construire que des continuités naturelles, mais simplement c’est ça l’enjeu aujourd’hui, si on ne veut pas que l’urbanisme devienne en lui-même un facteur d’inégalités (avec des territoires qui pénètrent l’urbanisme et puis les autres). Il faut réinventer cette question urbaine, au travers ce sujet de la nature, dont la renaturation évidemment qui est devenue criante ne serait-ce que pour pouvoir offrir aux habitants des îlots de fraicheur qui compense les îlots de chaleur”.

2. Entretien Version longue

La ville marocaine dans laquelle vous travaillez est l’une de vos sources d’inspiration. E quoi est-elle actuelle ?

Il défend l’idée d’une ville globale, qui prenne exemple sur Casablanca, dans laquelle la nature, les infrastructures et le bâti sont dessinés d’une même main, œuvre à la défense patrimoniale et lutte contre l’étalement urbain.

“Prost en arrivant au Maroc avec Lyautey avait comme message la protection absolue des cultures et du patrimoine, ça veut dire qu’on ne touchait pas aux Médinas, on travaillait avec la Médina dans de nouveau tracés”.

La deuxième donnée c’était la donnée climatique.

“Une culture, un climat. C’est à dire qu’on composait avec le climat, ce qui fait que le même esprit à Hanoï, où le même esprit à Casablanca, n’a rien à voir dans le résultat. C’est deux mondes différents”.

Le troisième élément c’est le style : l’idée de pouvoir produire des villes contemporaines, autour de l’installation du chemin de fer, autour d’un système viaire de nouvelle dimension et d’installer ce système avec un souci du futur et de la modernité.

L’art déco, quand on l’analyse aujourd’hui (qui est un peu la période classique du mouvement moderne, très différent de l’art nouveau), on s’aperçoit que c’est une éponge de la réalité, c’est-à-dire que les décors arabes ou marocains, les décors asiatiques ou autres, font que l’art déco absorbe cette énergie mais aussi ce formalisme. C’est à la fois universel et quelque chose de localisé”.

Pendant la Guerre 1914, le laboratoire de l’urbanisme français c’était Casablanca.

“La loi sur la construction des villes, c’est une loi marocaine, on appelle ça un Dahir, qui a été édicté en 1917 et qui est devenu en 1919, la loi Cornudet, qui est la première loi d’embellissement et d’extension des villes françaises, et qui a couvert toutes les villes françaises depuis les villes moyennes à la Région Parisienne. C’est une invention qui dépasse très largement la logique d’une installation qu’on pourrait appeler coloniale. C’est au contraire un véritable laboratoire qui a duré jusqu’après la guerre, dans lequel le meilleur, si je peux dire de l’urbanisme a été convoqué”.

Mais ce qui l’intéresse le plus ce n’est pas seulement l’histoire, c’est le fait que l’histoire se répète.

“C’est-à-dire qu’aujourd’hui, le fait de dessiner la ville par la nature, de commencer par travailler les continuités naturelles, et de concevoir l’urbanisation comme une installation, c’est exactement ce qui nous manque et on est en train, je l’espère, de ressortir de l’esprit du zonage, qui a circonscrit l’action urbaine, à un esprit du territoire, c’est-à-dire à une action qui procède par liens et par lieux, à l’image de toutes les installations humaines de toutes les époques”.

Son amour de Rabat ou de Casablanca, ou des villes marocaines, c’est qu’il n’arrive toujours pas à comprendre comment on a pu dessiner ces villes et les concevoir en moins de 30 ans, les développer et les réaliser en moins d’un siècle et aboutir à faire une ville historique et universelle au bout d’un siècle.

“Ça veut dire que les ingrédients qui ont été assemblés étaient d’une nature supérieure. Il y a un sentiment de nécessité dans ce qui a été installé qui fait qu’on atteint cette logique d’universalité”.

À quel moment as-t-on perdu le sens d’une ville globale associant les espaces urbains et les espaces naturels ?

Il y a l’expérience de Casablanca puis il y a l’évolution française d’après la guerre qui se rejoignent d’une certaine façon, mais pas du tout dans les mêmes cycles. Paradoxalement, l’après-guerre a été moins prédatrice et moins grave au Maroc qu’en France. C’est un mouvement qui n’a pas été de même précocité et surtout de même ampleur.

L’idée d’une ville globale dans lequel la nature, les infrastructures et le bâti sont dessinés d’une même main, a été transformée autour d’une idée de l’après-guerre, assez simple, c’est qu’il fallait aller vite et que la question de l’agriculture ne se posait pas (construire dans un champ de betteraves, ce n’était qu’un champ de betteraves et détruire des arbres ce n’était pas la préoccupation en milieu urbain). S’est donc installé un système de développement, qui a divisé la question du sanctuaire de la question du développement. Ce dernier a été mis sous le signe de la table rase, c’est-à-dire un développement agressif, alors que le sanctuaire a été mis sous le signe de l’absolu, c’est-à-dire, défense patrimoniale et défense naturelle (parc nationaux, grands monuments…), mais paradoxalement, on a accepté de sacrifier des magnifiques tissus urbains et des tissus de faubourgs qui avaient une richesse inouïe”.

Il explique par ailleurs que l’urbanisme d’extension et d’embellissement, tel qu’il a été appliqué au Maroc, peut être considéré comme un précurseur d’un urbanisme territorial qui prend en compte les réalités du changement climatique et qui se base sur les spécificités des sols.

Le développement durable a commencé à changer un peu la donne, de façon tranquille, ce n’était pas pour tout de suite. On savait que c’était grave mais on allait avoir le temps d’agir, jusqu’au moment où on a reçu le ciel sur la tête et où on compte les jours les plus chauds de l’année. Le réchauffement climatique devient quelque chose de tellement prégnant en termes économiques, en termes de populations abandonnées et en termes de confort climatique, que là, il y a un moment différent. Je crois que ce moment différent, il impose de reprendre le chemin du sol des villes (de comprendre ce que c’est qu’un sol avec une épaisseur, une hydrologie, etc.), de comprendre ce que c’est que la renaturation, de s’appuyer sur le Zéro Artificialisation Nette (ZAN) pour fabriquer un projet et non pas une statistique. En fait, c’est un mouvement de mutation extrêmement important et quand on regarde bien l’urbanisme d’extension et d’embellissement peut être considéré comme un précurseur d’un urbanisme territorial, constitutif non pas seulement de mètres quarrés habitables mais de milieux habités”.

“Il faut une fois pour toutes, décider que l’urbanisme, ce n’est pas seulement la gestion des droits à construire. À un moment il faut qu’on arrive à avoir une logique, qui serait une logique de diffusion et non pas de concentration, en commençant à sortir de l’esprit de zones. On n’est pas là pour construire des zones les unes à côté des autres mais on est là pour construire des milieux, pour construire des réseaux. Il faut donc arriver à construire une architecture de la ville qui fasse apparaître cette multiplicité d’actions et qui dissocie ce qui est du ressort du bien commun et ce qui est du ressort du bien privé. Paradoxalement, ça ne se distingue pas entre action publique et action privée”.

Est-il inéluctable pour l’urbanisme d’avoir toujours à réparer les erreurs du passé ?

Le projet urbain, c’est la réduction progressive des incertitudes et non pas seulement la question des droits à construire. Il doit pouvoir évoluer, se préciser et changer.

“Il y a une question que j’utilise beaucoup, qui est la dynamique du non-évènement, c’est-à-dire de dessiner tout, y compris les erreurs que l’on pourra éviter et qu’on n’évitera pas si on ne les dessine pas. Je pense que le non-évènement dans l’urbanisme, c’est quelque chose d’extrêmement important pour éviter de passer sa vie à réparer les erreurs conceptuelles commises précédemment”.

Avec les élus quand on a des dialogues, vous vous apercevez que ce dialogue est toujours pertinent mais jamais mis à l’échelle. 

“On parle de concept sans que ce concept soit vérifié dans une relation à un territoire. Quand on met à l’échelle les choses qui sont dites, un élu est capable de reconnaître lui-même qu’il vient de dire une bêtise, parce que là où c’est, ça ne va pas marcher. C’est une méthode qui consiste à toujours lutter contre la modélisation. Si j’avais un slogan à installer c’est : ici et pas ailleurs. C’est-à-dire que le contexte c’est une relation entre un site, une situation et un projet et pour bien l’établir il faut que tout soit à la même échelle : la parole, les chiffres, les actions, etc. C’est toute la relation entre l’urbanisme et la ville. La ville, c’est quelque chose qui arrive un certain nombre d’années après”.

Vous parlez d’une ville, des liens et des lieux. Comment penser aujourd’hui le rapport à la mobilité ?

Le premier élément, c’est qu’une ville se construit par les flux qui la traversent.

“Il faut sortir d’une ville de réseaux de rues et de places, qui nous a tenu pendant pas mal de siècles et qui a été inventée comme une sorte d’illusion à la Renaissance, pour retourner dans quelque chose de discontinu qui créé cette logique de liens et de lieux. L’idée des liens et des lieux, c’est le fondement de la ville européenne. On peut même dire que dans la ville européenne, cette ville n’est aboutie que quand les liens sont aussi des lieux. Je fais référence par là aux infrastructures hostiles, c’est-à-dire les infrastructures routières qui ont divisé le territoire autant qu’elles reliaient les espaces. C’est-à-dire qu’on a construit des coupures en même temps que l’on construisait des liaisons et on a ségrégé le territoire par des infrastructures. Le budget de la route il est consacré à réduire ce que l’on a augmenté”.

Le deuxième miracle c’est l’effet tramway : la maîtrise du temps par rapport à l’obsession de la vitesse.

À un moment on a certes démoli tous les tramways de l’avant-guerre qui avaient un charme fou mais on a inventé une petite merveille qu’est le transport en site propre. On a rétabli dans les villes, quelque chose qui amène à une ville inclusive, c’est à dire que sur 15km, on relie des quartiers qui s’ignoraient, ce qui amène à la maîtrise du temps. On est passe de l’obsession de la vitesse à la maîtrise du temps. Quand on est dans la mouvance d’un tramway, on sait les temps qu’on va mettre et on sait organiser ses journées”.

Le troisième élément c’est la ville d’embellissement et d’enrichissement. Il en vient à l’idée d’un urbanisme de résonance qui défendrait la mobilité propre et la reconstitution des continuités naturelles.

“L’urbanisme de résonance passe par quelques règles, de transport, de création de vastes réseaux de piétonnier mais surtout de reconstitution des continuités naturelles. Dans les villes, si on regarde ce qui a disparu, ce sont les sols naturels, tout s’est durci et on a artificialisé, mais ce qui a disparu aussi c’est les continuités. Ce n’est pas vrai dans tous les pays par ailleurs. Si vous comparez Berlin à Paris, vous comprendrez tout de suite, comment à Berlin, les continuités naturelles ont été respectées. Vous allez à rabat, vous comprenez comment par le travail de Prost, les continuités naturelles, c’est-à-dire les interstices de toutes sortes, une fois végétalisées, traitées et entretenues fabriquent une ville merveilleuse. Cette démarche-là, elle est universelle. Ce qu’on met en avant ce n’est pas les droits à construire, c’est le cadre dans lequel les droits à construire s’installent. Don en fait, le vide doit précéder le plein”.

Quelle place doit-on donner aujourd’hui aux habitants dans le processus de conception des territoires urbains ?

Selon lui, il convient de donner la place à l’information, la concertation et l’appropriation pour sortir des systèmes de revendication.

“Si on part du principe que le rapport aux futurs habitants, c’est toujours délicat de travailler avec des gens qui sont soit des habitants déjà-là, qui se sentent perturber par le développement (il y a quand même un syndrome dans les villes qui s’appelle l’après moi personne, c’est-à-dire j’ai acquis un confort, je veux le garder et que rien ne se passe autour). Après, il y a la question de la concertation et de sa nature qui fait que cette sorte de débat politique, qui en France n’est pas organisé comme un débat de projet mais comme un débat de revendications, c’est-à-dire qu’on est quand même dans des logiques d’affrontements, qui sont des logiques assez schématiques et c’est difficile d’en sortir. Nous ce qu’on essaye de faire, c’est donc de trouver des méthodes qui soient simples et applicables à des contextes différents”.

“Cette méthode, elle fait que vous avez une première exigence qui est l’exigence d’information (quand vous bâtissez un projet territorial, il faut expliquer aux gens les enjeux du projet). Je peux vous assurer que quand on met en avant des îlots de fraicheur et des continuités naturelles, dans lesquels les gens vont habiter, ils n’ont pas la même attitude que quand vous leur parlez des et du logement qu’ils vont acheter. Donc en fait il faut commencer par l’information et commencer par le vide, c’est-à-dire une information bien faite, honnête et qui explique qu’est-ce que c’est qu’un milieu habité”.

“Le deuxième élément c’est la concertation (où la digression est la règle), il faut partir du principe que vous allez partir dans tous les sens donc il ne faut jamais concerter sur le projet mais sur des thématiques de projet. J’ai appris en Allemagne, que quand on concerte sur une thématique, ça donne le droit aux animateurs de revenir à la thématique, donc c’est une sorte de garde fou qui n’empêche pas aux gens de digresser mais disons que ce qui doit être retenu doit être thématisé (la thématique de la nature elle est consensuelle, la thématique de la mobilité ça dépend des situations et puis après vous avez d’autres thématiques plus abstraites comme le performanciel, le bas-carbone) donc on fabrique des concertations thématisées”.

“Le troisième élément c’est l’appropriation, c’est-à-dire que si vous voulez que les gens s’approprient un projet il faut leur donner des terrains d’appropriation. Ça peut être de l’urbanisme transitoire, comme on dit aujourd’hui (nous on appelait ça une occupation temporaire d’une halle désaffectée, des usines éphémères ou autres noms…). Donc il faut que les gens puissent le faire et il faut aussi fabriquer de l’appropriation autour de fonctions et de services qui préparent la pérennité, et ainsi pouvoir ensuite piocher dans les fonctions temporaires pour avoir un réservoir de fonctions pérennes. Il ne faut donc pas être seulement dans le moment présent après quoi le projet va se refermer”.

Le projet urbain, c’est la réduction progressive des incertitudes et non seulement la question des droits à construire.

“Ces trois éléments vous pouvez les appliquer dans différentes cultures et différents territoires. Les lieux ne sont pas les mêmes et les cultures ne sont pas les mêmes donc en fait dans des contextes différents, on a des méthodologies différentes. Le principe même de l’urbanisme c’est la logique de la réduction progressive des incertitudes, c’est-à-dire qu’un projet doit pouvoir évoluer, doit pouvoir se préciser et doit pouvoir changer, alors que le règlement de l’urbanisme est dans le domaine de la chose jugée (on a édicté un règlement que l’on l’applique). Quand on fait une concertation, selon les cultures et les types de projets, on voit bien qu’on a des réactions très différentes. Quand on concerte sur un quartier un peu dense, en France, on tombe assez vite dans une idée simple, c’est que construire est une faute. Dès le départ on n’est pas dans le fil conducteur de ce qu’attendent les gens, par contre, ils ont bien envie d’être logés par ailleurs. Disons qu’il y a une question sur la densité et sur l’idée que l’on construit de trop qui est une idée qui se répand très vite”.

Comment relier cette question à des cultures différentes, en France, en Europe du Nord ou en Afrique ?

En France, vous travaillez sur quelque chose qui est d’utilité publique, dans le principe, pas toujours aujourd’hui, puisqu’on ne maîtrise pas forcément tous les sols, mais on a le pouvoir de les maîtriser. Cette logique d’utilité publique, elle parle elle-même de la chose jugée, c’est-à-dire que le public a décidé que ce qui allait être fait est d’utilité publique. Donc on est dans une logique où la concertation se situe plus en opposition ou en revendication qu’en acceptation d’un processus. C’est quelque chose d’assez délicat et ça revient à quelque chose que je disais précédemment qui est de diviser les choses entre l’information, la concertation thématique et l’appropriation”. 

“Quand on est sous le régime de la démocratie directe (la Suisse, l’Allemagne, le Danemark où les pays de Nord), on voit que le système est basé sur le respect du vote, c’est-à-dire qu’on est devant des gens qui sont partis prenantes d’un processus, qui ont un réel pouvoir d’acceptation ou pas, mais on a droit à toutes les réponses sauf à non. Une fois que le projet est sur la table, on parle du projet. La personne qui dit qu’elle ne veut pas de ce projet, elle n’est pas dans la discussion. À ce moment-là, on discute plus du comment faire que du quoi faire, ça veut dire qu’il y a déjà eu une étape préalable. Donc, on est dans un système où le respect du vote est la règle et où la discussion est plus courtoise, plus longue, plus délicate, ça prend longtemps. On peut demander des variantes multiples, mais quand les projets se font, ils ont réellement l’adhésion de la population, qui a eu à en juger. Il faut une fois pour toute décider que l’urbanisme, ce n’est pas seulement la gestion des droits à construire”.

La biennale de Venise pose d’ailleurs cette année, les enjeux du futur pour le continent africain.

“Vous avez cette année la biennale de Venise qui est une biennale de l’Afrique. La Commissaire Lesley Lokko, qui est ghanéenne et londonienne, a installé un dispositif sur les territoires et les enjeux du futur, qui paradoxalement repartent de l’individu, de la proximité et redonnent à chacun des droits, des devoirs et des capacités qui sont à sa portée. C’est une biennale très incommodante pour les marchands de , parce qu’on y parle peu d’architecture, on y parle peu de développement métropolitain au sens où on l’entend aujourd’hui, mais on y parle beaucoup de la restauration des modes de vie et de la façon dont les gens peuvent se réapproprier leur mode de vie et de façon de vivre pour faciliter les actes de la vie quotidienne, créer des systèmes de sécurité et de confort et fabriquer des territoires habités d’un nouveau genre”.

Ces sociétés évoluent. Quelle place peut-on donner dans l’urbanisme à la révolution numérique ?

Il distingue deux mouvements contradictoires :

  • le premier c’est la virtualisation

“Il y a un mouvement de virtualisation, d’extension de l’échelle communautaire, dont on vit, je l’espère, les maladies de jeunesse au travers des réseaux sociaux, mais disons que c’est un peu inéluctable aujourd’hui. Il y a au travers de ce mouvement une déréalisation des esprits, c’est-à-dire que les gens se constituent un espace de vie, dans lequel il n’y a plus de temps de repos. Être connecté, c’est être toujours sollicité par une activité, qu’elle soit virtuelle ou réelle. Cela change la société dans son fonctionnement mais ça va aussi changer les cerveaux. La résistance à la solitude, la capacité de flânerie et la capacité de vivre un rêve physique, n’est plus la même. L’une des grandes questions d’aujourd’hui, c’est que l’espace réel devient d’une certaine façon un accessoire de l’espace virtuel. Je pense que commencer à retravailler sur un paradis universel, y compris dans les villes, c’est un vaste projet et ce n’est pas seulement des statistiques de carbone ou de renaturation, qui sont certes nécessaires mais si elles ne produisent pas un projet, elles ne produiront pas de sociétés, elles auront simplement une vertu performancielle”.

  • le deuxième c’est le fait de créer un réel attractif

“Le second mouvement c’est justement le fait de créer un réel attractif, en s’appuyant sur des valeurs, qui soient des valeurs simples, attendues et compréhensibles par tous”.

Que devrait être alors une ville intelligente (smart city) ?

“Quand on demande à Richard Sennett, par rapport à son livre “Bâtir et Habiter”, qui fait le lien entre les deux, on lui demandait ce qu’il pensait de la smart city. Il répondait sous son air pessimiste : “Aujourd’hui, c’est la mauvaise qui gagne”. C’est-à-dire que c’est la cité marchande qui se développe mais lui a travaillé sur d’autres systèmes dans ses travaux aux États-Unis, pour que cette smart city soit à la fois marchande et non marchande et qu’on puisse avoir quelque chose qui soit la base d’une constitution d’une vie de proximité qui associe le réel (nature, patrimoine, les lieux, etc.) à un mode de vie qui n’est plus le même mais qui va intégrer l’auto-partage, un tas de services à la personne et des tas de systèmes de trocs ou d’échanges par le biais du même outil”. 

Il cite l’exemple d’un projet d’une ancienne aciérie au Luxembourg, pour montrer que l’outil numérique utilisé détient une logique marchande et non marchande.

“Je peux vous citer un projet qu’on réalise au Luxembourg, sur une ancienne aciérie à Esch-sur-Alzette. On est devant le problème des quartiers résidentiels, c’est-à-dire des quartiers où le problème de la mixité ne se situe pas au niveau du quartier mais au niveau du quartier étendu. C’est un vaste territoire et nous on intervient sur une douzaine d’hectares pour réaliser à peu près 70 000 de logements. Sur ce territoire, il y avait une aciérie qui a été démantelée et démolie mais il reste 5 halles industrielles et ces halles ont été inscrites au classement des monuments historiques de la ville, donc elles sont protégées et il fallait construire avec”.

“L’idée que l’on a proposé c’est de construire un couple patrimoine – nature, qui soit le fil conducteur de la vie sociale du quartier. Donc en fait les bâtiments anciens sont considérés au départ comme des tiers-lieux, qui vont trouver progressivement leur fonction, pour construire un réseau de vie sociale. Ces bâtiments, ils sont reliés par une allée de la culture industrielle, qui est en fait un très grand jardin linéaire, avec lequel on va d’un de ces bâtiments à l’autre en parcourant des espaces naturels. Ensuite, le bâti est considéré comme des îles habitées qui elles-mêmes ont un autre niveau de vie sociale, qui est le niveau de la cohabitation à l’intérieur d’une unité. Cette unité, elles ont leurs propres règles, leur propre programmation, leur propre service aussi, qui se complète par un service collectif il y a une identification à ce service collectif, par la nature et le patrimoine. Donc, on est devant un système qui finalement est assez intéressant, parce qu’on a d’un côté un principe collectif et de l’autre côté un autre principe collectif. Les deux niveaux e cohabitation s’articulent autour d’une proximité et d’un système élargi, qui lui est connecté à un système encore plus large”.

“Les gens qui vont habiter ce quartier auront une carte unique, une sorte de pass, qui donne accès à tout un ensemble de choses, dans lequel on a proposé au travers d’une recherche assez complexe y compris économique, un système de carte avec des logiques marchandes et des logiques non marchandes, donc des logiques de partage de toute sorte et des logiques de consommation dans lesquelles on peut réserver des services, garer sa voiture, mettre ses ordures au tri sélectif que l’on paye au kg. Alors, je ne sais pas ce que ça va donner dans le réel, mais par rapport au pessimisme de Richard Sennett, je trouve que c’était une petite avancée sur quelque chose qui revient à une éthique de la ville, comme il le dit”.

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