Architectures de l’(in)hospitalité. Urbanité, spatialité et matérialité des politiques d’accueil à Bruxelles

« Ma thèse Urba en 1mn » vise à présenter des travaux de recherche aux thématiques variées au sein de l’espace francophone au travers d’une petite vidéo d’1mn de présentation du sujet et d’une note explicative de la problématique, des hypothèses de recherche, du cadre théorique, de la méthodologie employée et des principaux résultats.

Ressources documentaires

Cette thèse en Architecture et Sciences de la Ville portant sur les « Architectures de l’(in)hospitalité. Urbanité, spatialité et matérialité des politiques d’accueil à Bruxelles » a été soutenue par Marie Trossat (architecte, sociologue, docteure de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne) sous la direction d’Yves Pedrazzini (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) et de Mathieu Berger (Université Catholique de Louvain-la-Neuve). Elle prend part à un projet de recherche collectif financé par le Fonds National Suisse, mené au sein du Laboratoire de Sociologie Urbaine de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne avec la collaboration du Metrolab.brussels. Elle fait partie des thèses finalistes du Prix de thèse sur la Ville PUCA-APERAU (2024) ainsi que du Prix de thèse en Architecture et Sciences de la Ville EPFL (2024).

Problématique

La question de recherche définissant le projet collectif était la suivante : « (In)hospitalités urbaines : Quelle place pour le·a nouvel·le arrivant·e en situation de précarité à Bruxelles et Genève ? ». Cette question prend pour point de départ l’idée selon laquelle l’hospitalité serait moins « une vertu des personnes » qu’une « qualité des environnements, des situations, des milieux, des ambiances, des choses, des espaces, des bâtiments, des institutions » (Joan Stavo-Debauge, 2018). Collectivement, le projet proposait de questionner les qualités des environnements urbains pour les nouveaux·elles arrivant·es en situation de précarité.

La thèse de Marie Trossat développée à partir du terrain bruxellois porte plus précisément sur l’analyse socio-architecturale des conditions de vie et d’accueil. Comment l’(in)hospitalité se matérialise spatialement ? Quel accès à la ville et à l’habitat selon que l’on soit demandeur·se d’asile, migrant·e en transit ou sans-papiers ? Qu’est-ce que les espaces d’accueil, formels ou informels, font au·à la nouvel·le arrivant·e et à son parcours ? Quels opportunités et droits offrent-ils ? À quelles autonomie et sociabilité donnent-ils accès ? Quelles formes d’inhabitabilité produisent-ils ? Et qu’est-ce que cela raconte des politiques qui les régissent ?

Par ce biais, l’architecture est entreprise comme une traduction symbolique, historique et matérielle de l’hospitalité tandis que celle-ci est investie en tant que concept spatial et architectural.

Hypothèse de recherche

Plusieurs hypothèses orientent la recherche. Parmi elles :

  • La première hypothèse est que les épreuves d’inhospitalité ne s’arrêtent pas une fois la frontière franchie. Le franchissement de la frontière constitue une épreuve majeure, considérable ; pour autant, elle marque seulement une première étape de l’« arrivée ». Les épreuves continuent et se matérialisent autrement dans la quête de statut et ce qu’impose le difficile accès au droit, ce qui se formalise aussi par l’espace.
  • La deuxième hypothèse est que la ville peut constituer comme ne pas constituer un lieu refuge. En effet, après ladite « crise migratoire » de 2015, un élan citoyen rejoint par des instances de gouvernance locales émerge en Europe. L’idée de villes hospitalières capables d’affronter à l’État hostile gagne du terrain. Pour autant, les initiatives citoyennes et locales sont-elles durables ? Peuvent-elles produire de réelles alternatives quant à l’accès au droit ? Quels sont leurs pouvoirs effectifs ? Dans quelles conditions dépendent-elles aussi de l’État ?
  • La troisième hypothèse est que bien que ce soit une des formes les plus visibles, l’inhospitalité de la ville ne se résume pas à l’inhospitalité de ces espaces publics : en plus des violences produites par les politiques de non-accueil et de celles vécues par le manque de statut, la planification urbaine et architecturale impacte également les nouveaux·elles arrivant·es.

Cadre théorique

La thèse tend développer une sociologie matérialiste de l’hospitalité. Pour cela, elle s’inscrit à la rencontre de plusieurs champs :

  • La thèse débute en 2019, quatre ans après ladite « crise migratoire » de 2015, mais également après la vague de mobilisation de chercheur·es face à ce qui est alors analysé comme une « crise de l’accueil ». Bien que le concept d’hospitalité existait avant ce momentum (notamment lié, en France, à l’émergence de la question sans-papiers à la fin des années 90 avec des auteur·rices comme Jacques Derrida, Didier Fassin, Anne Gotman), il est de nouveau mobilisé et dans différents champs : en philosophie, sociologie, sciences politiques, droit, géographie… De cette double mobilisation, la thèse hérite de la dimension interdisciplinaire ainsi qu’une posture d’enquête en « citoyen·ne chercheur·e » (expression de Monique Sélim). À l’instar des travaux comme ceux de Forensic Architecture ou de Migreurop, l’attention portée aux questions d’espace se pense vis-à-vis des droits humains.
  • Par les enjeux qu’elle soulève entre sociologie urbaine et sociologie des migrations, ainsi que son attention portée aux enjeux d’habitat précaire, la thèse fait écho aux travaux de l’École de Chicago. Elle s’inscrit également en dialogue avec les recherches contemporaines qui les prolongent, notamment autour de notions comme l’écologie humaine ou l’inclusion urbaine (Mathieu Berger, Louise Carlier, Joan Stavo-Debauge). Elle hérite également du « droit à la ville » (Henri Lefebvre) et reprend les questionnements, plutôt issus de la géographie urbaine ou politique (avec des auteur·rices comme Cristina Del Biaggio, Michele Lancione, Mathieu Van Criekingen), sur les enjeux de production de la ville contemporaine et ses effets sur les publics précaires.
  • C’est, enfin, une thèse qui s’inscrit dans le champ de l’architecture, autant qu’elle défend une épistémologie autour de l’habiter et de l’(in)habitabilité. En effet, nous pensons l’hospitalité dans la double échelle du chez-soi et du territoire ainsi que dans le temps long : celui de l’établissement. Mais, c’est aussi par l’espace que nous évaluons les politiques d’accueil et de non-accueil. En ce sens, nous appuyons notre réflexion autour de l’habiter et l’(in)habitabilité sur des figures de philosophie et théorie politique (tels que Hannah Arendt et Achille Mbembe, entre autres).

Méthodologie

La méthode, principalement qualitative, se déploie de deux manières :

  • D’un côté, elle tient dans la rencontre et le suivi du parcours tout du long de la thèse de 27 nouveaux·elles arrivant·e·s – 12 femmes et 15 hommes, originaires principalement d’Afrique du Nord, de l’Ouest, d’Amérique du Sud et du Moyen-Orient – que nous avons rencontré·es entre une et trois fois (équivalant à 66 entretiens au total).
  • De l’autre, elle se traduit par une ethnographie urbaine pluriforme menée sur les espaces et infrastructures d’hospitalité : rencontre d’acteur·rices institutionnel·les, associatif·ves, citoyen·nes (30 entretiens), visite de lieux (une cinquantaine), participation à des évènements socio-culturels et militants (une cinquantaine également), à une recherche-action (ARCH – Action Research Collective for Hospitality), bénévolat (à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés, à la Bellone puis à la Sister’s House), veille médiatique et des réseaux sociaux sur l’actualité et les infrastructures.

Principaux résultats

Bien que nous parlons d’architectures de l’(in)hospitalité, l’enquête tend davantage à documenter des phénomènes socio-spatiaux qu’à montrer des typologies d’architecture. Elle s’intéresse au rôle de l’habitat, de l’abri et du refuge dans le parcours d’arrivée autant qu’à montrer les limites d’une lecture de l’hospitalité qui se ferait seulement au prisme de l’hébergement. En ce sens, elle explore également ce que l’espace public urbain fait à l’hospitalité, tant dans l’expression que dans la revendication de droits. Quatre axes structurent la recherche, donnant lieu aux quatre chapitres d’analyse de la thèse et à ses principaux résultats.

  • Le sans-abrisme migrant : de la « crise » à l’« institutionnalisation »

Au fil des « crises » marquant ces dernières années, un phénomène perdure et s’intensifie : le « sans-abrisme migrant ». Les politiques de non-accueil débutent en 2015 avec le camp du parc Maximilien formé suite à la non-prise en charge de centaines de Syrien·nes. Il se poursuit en 2017 : après le démantèlement de la Jungle de Calais, des milliers de « migrant·es en transit » vers le Royaume-Uni se retrouvent à Bruxelles, notamment au parc Maximilien. Ceux·celles-ci ne demandant pas l’asile, l’État refuse de les héberger. En 2021 puis 2022, le non-accueil s’étend aux demandeur·ses d’asile. En 2023, ils·elles sont plus de 3 000 dépourvu·es d’hébergement (principalement des hommes isolés, mais aussi des familles). Pour répondre à ces enjeux et aux côtés d’infrastructures existantes (telles que le Samu Social ou la Croix-Rouge), des dispositifs se mettent en place. Née en 2015, la « Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés » organise dès 2017 l’hébergement privé citoyen des « migrant·es en transit » à l’échelle nationale. Puis, elle s’institutionnalise et propose des hébergements d’urgence collectifs avec le soutien de la région bruxelloise. Pour autant, ces dispositifs tentant de répondre au besoin de ceux·celles délaissé·es par l’État sont fragiles et rendent compte d’une faible habitabilité : fonctionnant sur des financements courts, des lieux prêtés et, bien souvent, le travail gratuit de bénévoles, l’hospitalité proposée est minimum, temporaire, d’urgence. Ce sont des espaces où l’on ne demeure pas, où il n’y a pas de répit, de confort, d’intimité ; des espaces qui n’ouvrent pas ni sur un « chez-soi », ni sur une possible installation : les règles sont strictes et les possibilités de créer des liens, limitées. De plus, les autorités et les institutions de l’asile s’appuient sur l’existence de ces infrastructures pour ne plus accueillir certains publics.

Cette première forme révèle la volonté d’héberger plutôt que loger. Elle met en avant une pensée de l’hospitalité sur le registre de la « crise », de l’urgence et du temporaire, qui précarise plus que ne répond pas aux enjeux de l’installation.

  • Relégation et enfermement des demandeur·se·s d’asile

Pour le·a demandeur·se d’asile qui acquiert une place en centre, cette chance n’est pas dépourvue de nouvelles épreuves. En effet, après la mise « hors-lieu » par l’absence d’hébergement, les nouveaux·elles arrivant·es sont mis·es « hors-ville » : en Belgique, 83 % des centres se trouvent dans des zones périurbaines ou rurales, très éloignées et très mal connectées des centres-ville. Contrainte par le peu de transports en commun, la mobilité des demandeur·ses d’asile est aussi restreinte par les règles strictes concernant les horaires (une arrivée tardive prive de repas voire d’un nuit au chaud) et par le peu de ressources qui leur sont allouées pour pouvoir financer leurs déplacements (en 2023, les demandeur·ses d’asile avaient 8,5 € d’argent de poche par semaine). Le sentiment d’isolement et d’enfermement est accentué par une attente indéfinie : la procédure dure entre 6 mois et 4 ans, un temps qui n’est pas mis à profit comme temps d’installation, de socialisation ou d’insertion professionnelle. La relégation géographique des demandeur·se·s d’asile révèle un dispositif de dissuasion qui a davantage pour but d’isoler, de contraindre, de contrôler voire de tester la ténacité du·de la demandeur·se d’asile.

L’inhabitabilité des centres est également accentué par les lieux choisis pour cette mission : outre l’usage de patrimoine bâti existant tel que d’anciennes casernes militaires, les autorités de l’asile réquisitionnent des campings ou développent des modèles de « centre en containers » installées, par exemple, en zone industrielle (comme c’est le cas de Gand). Enfin, ces choix politiques ne se justifient pas par leur coût : la privatisation des centres, notamment, servent des intérêts économiques, de même que l’autonomie des demandeur·se·s d’asile permise en Belgique (car ceux·celles peuvent travailler) n’est, en pratique, pas encouragée.

Les centres d’accueil se transforment en « habitat inhabitable », un habitat contraint où l’inhabitabilité se déploie dans un climat, une ambiance : ici rendue carcérale par l’attente indéfinie et aléatoire, le climat de suspicion et de surveillance ainsi que le manque de liens avec l’extérieur.

  • Habiter sans-papiers ou l’architecture (non -) ordinaire de l’hospitalité

Une partie des nouveaux·elles arrivant·es ne se retrouve pas dans les hébergements ou les centres d’accueil. Ceux·celles-ci s’installent sans-papiers, configurent leurs abris et bricolent une vie en ville par elles·eux-mêmes. Estimé·es entre 50 000 et 112 000, ils·elles constitueraient entre 4 et 8,5 % de la population bruxelloise, interrogeant l’hospitalité de la ville d’une autre manière. Liée à son histoire, Bruxelles contrarie l’analyse selon laquelle les publics arrivants viendraient à la ville dans des espaces nécessairement marginalisés, relégués et/ou enclavés : les fameux slums (bidonvilles, taudis) ou ghettos de l’École de Chicago. En effet, historiquement populaire, les quartiers d’arrivée se sont historiquement constitués en centre-ville ou dans des communes proches. Aujourd’hui, l’habitat sans-papiers est bien souvent insalubre, petit, partagé, souvent impropre à l’habitation (des caves ou des greniers), mais il est aussi ordinaire et central. L’inhabitabilité se formalise autrement : par l’instabilité du lieu de vie et l’exposition aux violences résultant de l’absence de statut. Ce sont souvent des cohabitations non-choisies où les expulsions sont régulières. Au sein des squats, la précarité de l’habitat s’ajoute avec d’autres formes de violences, symboliques notamment.

L’analyse sur l’inhabitabilité rencontre ainsi la question du droit : sans statut, l’habitat demeure inhabitable. En ce sens, l’enquête a porté sur les architectures qui promouvaient autrement l’hospitalité au sein de la ville : en favorisant la présence, la visibilité ou la mobilisation des nouveaux·elles arrivant·es. En effet, l’hospitalité de la ville a révélé se pense aussi dans la capacité des villes à concevoir et rendre accessible des architectures ou des espaces publics reconnaissables instaurant un droit d’être là, de prendre part ou d’accéder à un statut : une église symbole de la lutte sans-papiers, un parc devenu un lieu repère, un lieu de rencontre et de rassemblement ou une ancienne caserne militaire devenue le premier centre d’accueil de demandeur·se·s d’asile qui – par sa position en cœur de ville – symbolise les fonctions de l’hospitalité dans la Cité.

  • Production de la ville inhospitalière

En plus d’être écartés de la planification urbaine, les lieux présentés se retrouvent aussi menacés. En effet, aussi imparfaits et variés soient-ils, les lieux d’hospitalité sont ciblés par les politiques d’aménagement qui tendent à vouloir les déplacer et les remplacer par d’autres fonctions. La volonté de faire de Bruxelles une ville attractive, smart et safe au cœur des politiques post-attentat de 2016 influe sur la possibilité de conserver les fonctions de l’hospitalité dans la ville-centre. L’exclusion de publics dits indésirables – dont font partie les nouveaux·elles arrivant·e·s – se normalise : un squat est remplacé par des studios étudiants, des sans-papiers sont expulsé·es de l’ancien Hospice de Bruxelles, remplacé·es par un tiers-lieu d’artisan·es, d’artistes et de start-ups, la municipalité souhaite le déménagement du centre d’accueil historique pour bâtir de nouveaux logements…. Ces architectures n’intègrent donc pas la programmation des projets urbains, mais nous constatons également qu’un discours sur la « participation » ou la « ville durable » servent aussi de motifs pour leur transformation.

Conclusion

L’hospitalité peut se penser comme un temps où l’hôte – ici le·a nouvel·le arrivant·e – peut se libérer de sa place d’hôte pour devenir autre chose : un·e habitant·e, un·e citoyen·ne, un·e collègue, un·e voisin·e, un·e ami·e, entre autres. L’hospitalité ne peut se penser ainsi seulement dans le registre de l’urgence, mais elle ne se limite pas non plus à l’habitat. Elle se confère dans une liberté de mouvement et dans la possibilité d’établissement permise par l’acquisition de droits. L’architecture et la ville ont un rôle à jouer dans l’hospitalité, en tant qu’espace bâtis et en tant que disciplines. Enfin, l’hospitalité urbaine est multiple mais réside également dans la capacité de la ville à permettre une présence et faire place à la mobilisation.

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