Des villes en pleine expansion, des financements insuffisants : le défi urbain ouest-africain

Chaque mois un expert (élu, chercheur ou acteur de la fabrique urbaine) nous partage sont point de vue issu de recherches, d’analyses ou d’expériences utiles, au travers d’une citation. La richesse de l’urbanité se trouve dans les enseignements et les innovations partagées, afin de mieux prendre en compte l’intégration de la ville dans son environnement.

Ressources documentaires

« Pour faire face à la vague d’urbanisation de l’Afrique de l’Ouest, les gouvernements des pays membres de cette partie du continent africain doivent consacrer d’énormes efforts en matière d’investissement dans le secteur de l’urbanisme qui prend en compte, outre les études d’élaboration des outils ou documents d’urbanisme mais aussi et surtout, les communes doivent assurer la mise en œuvre des plans, programmes et projets qui y sont issus ». 

Mamadou BALLO (Urbaniste (D.E.I.A.U), Infographiste et Coach formateur en art oratoire)

L’Afrique est la partie du monde qui s’urbanise de nos jours, au rythme le plus rapide avec une population de 1,5 milliard d’habitants en 2025 dont 45% de celle-ci qui vit en milieu urbain et un taux d’accroissement des villes estimé à 3,5% par an. En 2050, la population urbaine de l’Afrique passera de 700 millions à environ 1,4 milliard, soit un taux d’urbanisation qui passera de 45% en 2025 à près de 60%1. En Afrique de l’ouest, la population est estimée en 2025 à 466 532 788 habitants et une population urbaine de 232 161 972 habitants soit un taux d’urbanisation de 49,80%. Ce taux devrait atteindre environ 70% en 2050 selon les estimations de Worlometer.

À la lecture globale des tissus urbains dans les agglomérations des pays de l’Afrique de l’ouest, on a l’impression de territoires qui se trouvent dans des situations chaotiques. L’extension urbaine est majoritairement horizontale avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer tant sur le plans économique (dépenses énormes dans le transport dû au fait de l’éloignement des résidences aux zones d’activités) et environnemental (destruction progressive du couvert végétal au profit de l’implantation d’immeubles, l’imperméabilisation continue des espaces avec pour corolaire, les inondations et la pollution atmosphérique à travers l’émission de gaz à effet de serre dont le CO2).

Les villes de cette partie de l’Afrique laissent apparaitre une absence de planification et donc de manque de maitrise de l’urbanisation due au faible investissement dans le domaine de l’urbanisme qui ne constitue pas visiblement, un secteur prioritaire d’investissement dans la majorité de ces pays.

Au Mali par exemple, entre 2021 et 2025, l’État malien n’a initié aucune étude d’élaboration de documents de planification urbaine malgré l’accroissement rapide de la population urbaine du pays caractérisé par l’augmentation du nombre de territoires répondant aux critères de ville notamment la taille (5 000 habitants pour être reconnu comme ville). En 2026, le nombre de localités disposant d’un document de planification urbaine est d’environ 250 sur 815 Communes définies par le Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 2023 soit un taux de couverture de 31%. Ce faible taux de couverture des agglomérations maliennes en documents de planification urbaine s’explique par
plusieurs facteurs majeurs :

  • D’abord, l’insuffisance de ressources financières disponibles au compte du ministre en charge de l’urbanisme afin de faire face aux besoins du département. C’est le lieu de rappeler que tous les documents de planification urbaine approuvés sont financés par le budget national du Mali. Il suffit donc de l’avènement d’une crise économique dans le pays pour qu’une restriction budgétaire soit annoncée dans les secteurs dits non prioritaires. C’est ce qui est arrivé au premier trimestre 2026 où le ministre en charge de l’urbanisme s’apprêtait à lancer le recrutement de consultants pour le l’élaboration des Schémas Directeurs d’Urbanisme (SDU) de huit localité (Kayes, Koulikoro, Ségou, Kita, Yanfolila, Gao, Diéma et Kolokani) qu’une restriction budgétaire de 45% a été imposée au compte du département chargé de l’urbanisme qui s’est trouvé obligé de renvoyer ces projets pour les exercices budgétaires 2027-2028 et 2029. Bamako la capitale qui regroupe 60% de la population urbaine du pays a eu son dernier SDU en 1981 et depuis, l’urbanisation se poursuit sans un cadre de référence en matière de planification urbaine. Cela explique clairement que pour le moment, la planification urbaine n’est pas une priorité pour les autorités nationales. Dans les textes de références en matière de planification urbaine notamment le Décret n°04-607/P-RM du 30 décembre 204 fixant les modalités de mise en œuvre de la planification urbaine au Mali, les communes sont les maitres d’ouvrages.
  • Malgré les transferts de compétences et ressources de l’État central vers les collectivités locales voulus par la décentralisation instaurée au Mali depuis 1990, les communes n’arrivent pas à jouer pleinement leur rôle de financement des documents d’urbanisme. Pour l’heure, elles continuent à compter sur les subventions et des appuis budgétaires de l’État afin de financer leurs programmes et projets de développement local.
  • Il y a aussi l’incapacité des rares communes qui disposent de document d’urbanisme de mettre en les plans, programmes et projets qui y sont prescrits. Après l’approbation des documents d’urbanisme, chaque ministère doit en temps normal, s’approprier des projets, équipements ou infrastructures le concernant afin de prendre les dispositions en vue de leur mise en œuvre. Mais force est de constater que la réalité est tout autre sur le terrain. En 2022, lors des travaux de révision des SDU de Koutiala et Bougouni, deux villes situées au Sud du pays dont les appels ont été lancés en 2021, l’évaluation de la mise en œuvre des prescriptions des documents précédant montrait des taux de réalisation d’environ 30% dans les deux villes.

Par ailleurs, en Côte d’Ivoire, l’État est appuyé par les partenaires financiers sous régionaux, régionaux et internationaux notamment l’UEMOA, la BAD, la Banque Mondiale, l’AFD et la JICA (contrairement au Mali où tous les documents d’urbanisme sont financés par le budget national). Ces partenaires aident le pays non seulement dans le cadre l’élaboration des documents d’urbanisme mais aussi dans la mise en œuvre des projets et programmes qui en découlent. Dans la production de documents de planification urbaine, la Côte d’Ivoire se montre plus dynamique que le Mali. Sur les périodes 2023-2024 et 2025, le pays a élaboré 80 Plans d’Urbanisme Directeurs (PUD) pour 80 chefs-lieux de départements. Aussi, le pays s’apprête à élaborer pour l’année 2026, 68 PUD pour 68 chefs-lieux de sous-préfecture. Ce dynamisme dans la planification urbaine est visible dans la plupart des villes ivoiriennes qui reçoivent des équipements structurants, des infrastructures et des grandes zones d’activités économiques notamment en Abidjan où le Schéma Directeur d’Urbanisme du grand Abidjan a été élaboré grâce au financement de Japan International Cooperation Agency (JICA) en 2016.

Au Burkina Faso, l’atmosphère est plutôt timide pour ce qui concerne l’élaboration et la mise en œuvre des documents d’urbanisme. Cela s’explique en partie par le fait que l’essentiel des plans, projets et programmes tirent leurs financements du budget national alors que depuis environ une décennie, le pays traverse une crise multidimensionnelle qui affecte son économie. Par conséquent, l’urbanisme ne faisant pas visiblement pas partie des domaines prioritaires du moment n’enregistre pas un lourd financement. Il faut cependant souligner que le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU) du grand Ouagadougou a été financé en 2019 par le budget national et que la mise en œuvre est en cours même si à ce stade, il est difficile de définir un taux de mise en œuvre avec précision.

Ailleurs, dans les autres pays de cette partie occidentale d’Afrique, l’image des plus importantes agglomérations laisse apparaitre des territoires qui souffrent d’un aménagement urbain caractérisée par des extensions urbaines non planifiée non contrôlée et non maitrisée dues à l’insuffisance de financements disponibles consacrés à l’aménagement urbain dans sa globalité. Globalement, l’insuffisance de financement dans le secteur de l’aménagement urbain a un fort impact négatif sur les économies des pays. Une ville dont le contrôle et la gestion échappent aux autorités locales constitue un frein au développement local. Une ville dont les autorités ont la maitrise sur les plans extension urbaine, croissance démographique produit de la valeur économique. Les entreprises s’y installent et paient des taxes et impôts, créent des emplois.

En définitive, une analyse croisée sur les mécanismes de financement de l’aménagement urbain en Afrique de l’Ouest permet de comprendre que dans la plupart des pays, le financement est soit issu du budget national, soit des partenaires au développement soit conjointement entre l’État et ses partenaires. Pour avoir un dynamisme permanent dans le domaine de l’aménagement urbain, les efforts à faire doivent être mutualisés à deux niveaux de gouvernance essentiellement, il s’agit des gouvernements des pays et les Communes :

  • D’abord, c’est aux gouvernements des différents pays d’inscrire l’urbanisme dans les secteurs d’investissement prioritaires et d’y affecter au moins 20% des budgets nationaux par an. Le but sera de mettre à disposition des ministères en charge de l’urbanisme, des fonds nécessaires pour conduire des études de planification urbaine et de mise en œuvre des plans, projets et programmes issus qui en résultent. Aussi, ils doivent envisager des partenariats féconds avec les partenaires au développement afin de les appuyer dans les efforts dans le cadre du financement de l’aménagement urbain dans sa globalité.
  • Ensuite, les communes, étant maitre d’ouvrage des documents d’urbanisme dans certains pays comme le
    Mali, doivent s’activer dans la mise en œuvre des projets et programmes en veillant scrupuleusement au respect des prescriptions de ces documents. Cela passe par la gestion rationnelle des ressources financières allouées à l’aménagement urbain même si elles sont faibles et des collaborations avec des partenaires au développement. Elles doivent, en collaboration avec les services déconcentrés de l’État, les associations de jeunes et l’ensemble des acteurs clés de la société civile veiller à la surveillance des espaces prévus dans les documents en attendant leur aménagement conformément aux prescriptions faites sur eux.
3.5 2 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire