Cette thèse en Géographie, Sciences de l’Architecture et des Paysages, intitulée « Les remblais littoraux au Liban : entre dérèglements métaboliques, gestion des crises des déchets et flux de matières extraites » a été soutenue par Joëlle ABOU ISSA le 10 décembre 2024, sous la direction d’Éric DENIS† (Directeur de recherche CNRS, UMR 8504 Géographie-Cités) et de Nada CHBAT (Professeure des universités, Université Libanaise). Elle a été préparée en cotutelle de thèse entre l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne (UMR 8504 Géographie-cités) et l’Université Libanaise (Laboratoire de recherche en Architecture, Environnement et Développement Durable). Elle fait partie des thèses finalistes du Prix de thèse sur la Ville PUCA-APERAU (2025). Un des articles issus de la thèse « Construire la ville sur ses déchets : l’exploitation minière des décharges côtières au Liban » a reçu le Prix Jeune Chercheur et Chercheuse (2025) de la revue Flux.
Ce travail de thèse porte l’empreinte et l’héritage scientifique d’Éric Denis†, décédé en août 2025. Il n’aurait pas pu être réalisé sans son précieux accompagnement et soutien. Que ce résumé rende hommage à sa mémoire et à ce chercheur irremplaçable passionné par les villes du Sud.
Aborder les remblais par les matières qui les composent
Cette thèse propose une analyse critique des métabolismes urbains libanais en y intégrant une dimension politique. Elle met en avant l’outil précieux que représente l’analyse de la circulation des matières (déchets et matériaux de construction) et de leurs débordements à travers les remblais, indépendamment de leur finalité. Si l’absorption des déchets par l’extension de la ville sur la mer est souvent évoquée comme une pratique ordinaire au Liban, l’accent reste principalement mis sur les politiques urbanistiques, laissant largement négligée la matérialité politique des remblais.
Problématique
Le questionnement général de la thèse porte sur la compréhension des différents cycles de production de remblais, où l’on inscrit cette opération dans l’urgence de gérer des déchets que les autorités sont souvent dans l’incapacité d’absorber. Comment la valeur ajoutée des remblais, inachevés ou sous-valorisés au niveau attendu, est-elle alimentée par les flux de matières qui transitent par les chantiers, et au-delà, par les politiques des déchets ? Un double questionnement pose ces enjeux :
- Le premier cherche à comprendre le lien entre les dérèglements métaboliques et les ambitions urbanistiques des remblais. Il répond aux questionnements sur les rapports de la ville à ses déchets et sur la capacité de ces derniers à influencer la production urbaine dans une perspective capitaliste.
- Le second tourne autour des remblais et de leur finalité. En d’autres termes, il s’agit de questionner leur véritable valeur ajoutée, au-delà de l’objectif premier spéculatif. Il est ainsi question de reconsidérer le lien profondément interconnecté entre la production urbaine et la circulation des matériaux de construction qui alimentent les remblais. Il s’agit de politiser ces circulations, de retracer leurs dynamiques, les espaces qu’elles transforment et les coalitions d’acteurs qui les cautionnent et les parrainent.
Hypothèse de recherche
Ces questionnements structurent deux hypothèses qui mettent en avant l’outil précieux que représente la reconsidération des flux de matières autour des remblais :
- La première suppose que la circulation des déchets et la production urbaine sont interconnectées. Les projets de remblais, qui étendent sur la mer d’anciennes décharges côtières à ciel ouvert, sont nés de la nécessité de gérer des stocks déchus opportunément canalisés vers ces sites en temps de guerre et en période de post-conflit. Cela amène à lire l’effondrement du système de gestion des déchets, non pas exclusivement comme le résultat d’une défaillance, mais comme un instrument de pouvoir et un mécanisme de négociations. Il permet d’une part la reconfiguration des jeux d’acteurs et d’autre part l’imposition d’un fait accompli légitimant la construction de remblais.
- La seconde avance que le landfill mining accentue l’extractivisme. Les remblais capitalisent sur des dynamiques extractives, voire les maximisent, négligeant les coûts environnementaux correspondants. En outre, les remblais, certains étant plus avancés que d’autres, s’inscrivent dans le temps court. Leur modèle économique, loin d’être propice à des projets immobiliers, réside ailleurs, dans les bénéfices à tirer des chantiers.
Cadre théorique
Cette thèse se positionne à la croisée des études sur la matérialité politique de la ville, des Urban Political Ecologies et des discard studies. Elle s’inscrit plus largement dans le champ du material turn et des Science and Technology Studies, qui préconisent de reconsidérer la performativité des matières et leur capacité à influencer les actions humaines en tant que matériaux politiques. Elle interroge directement la ville-flux et contribue aux débats sur l’exploitation minière et de sa prétention à réduire les matières premières extraites, alors qu’elle est fondamentalement pensée par les acteurs politiques dans une perspective marchande et capitaliste.
Méthodologie
La méthode a été construite pour répondre aux défis couramment rencontrés lorsque l’on tente d’accéder à des données souvent rares, peu fiables ou et très difficiles à obtenir dans les pays du Sud. J’ai d’abord mené des entretiens informels avec divers acteurs concernés, allant des autorités publiques aux entreprises contractantes, en passant par des bureaux de conseil et d’études, des camionneurs, des avocats, des activistes écologistes et des pêcheurs. J’ai complété ces entretiens par plusieurs journées d’observation des remblais en chantier. En plus d’une veille sur les archives de la presse nationale trilingue (arabe, français et anglais) pour retracer la chronologie des remblais, j’ai effectué une veille sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram) pour revenir sur les réactions immédiates au lendemain des crises des déchets. J’ai également mené une enquête anonyme en ligne visant à déterminer la perception du public à l’égard de ce problème chronique au Liban. L’analyse des images satellite s’est également avérée inestimable pour retracer l’évolution des remblais. Si ces sources se sont avérées pertinentes jusqu’alors, les difficultés ont conduit à un retour à une nouvelle « fabrique » de l’information là où elle faisait défaut. Cela s’est traduit par une stratégie d’enquête consistant à suivre les matériaux de construction et les camions qui les transportent, depuis les remblais jusqu’à leur lieu d’approvisionnement, afin de retracer les activités extractives associées.
Principaux résultats
À ce stade, je retiens de ce travail trois grands résultats :
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Dérèglements métaboliques et production urbaine
Les projets de remblais, étendant d’anciennes décharges côtières sur la mer, capitalisent sur la disponibilité des déchets/déblais résultant de dérèglements métaboliques. L’un de ces dérèglements est lié aux guerres (1975-1990 et 2006), et l’autre à l’effondrement du système centralisé de gestion des déchets (en 1997 puis en 2015). Bien que l’urgence de réhabiliter les décharges côtières à ciel ouvert ait été reconnue par les acteurs politiques à différentes temporalités, les échéances ont sans cesse été repoussées et la mise en œuvre n’a été achevée que dans un contexte d’urgence. Les stocks déchus ont alors servi à la fois de mécanisme de légitimation et de fait accompli, rendant plus viable le développement planifié des remblais. Néanmoins, les projets étudiés se sont confrontés à des impasses et, dans certains cas, n’ont pas été finalisés ou valorisés au niveau attendu. Certains – comme ceux du centre-ville de Beyrouth – restent inoccupés et ne produisent pas les rendements escomptés. La demande foncière à l’heure actuelle est surestimée, ou encore mal évaluée en raison des conditions économiques défavorables et des situations politiques et sécuritaires instables. D’autres – comme ceux de Borj-Hammoud et de Saida – sont réorientés vers la gestion des déchets et accueillent – comme à Costa-Brava également – des sites d’enfouissement, ce qui ne leur permet pas d’entrer dans un marché foncier spéculatif. Ainsi, leur finalité ne repose pas sur des opérations urbanistiques imminentes ou certaines.
Ce constat débouche sur le second résultat de la thèse, qui s’approche au plus près de la politique des déchets.
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Lire la politique par les déchets
Si la première crise des déchets a ouvert la voie à la centralisation et à la privatisation de la gestion par un groupe monopolistique pendant 18 ans, la seconde a quant à elle conduit à la consolidation d’un nouveau groupe oligopolistique, plus représentatif de la scène politique mouvante qui se transforme en multipolarité. Cette dernière est la conséquence d’une impasse politique liée à un vide présidentiel depuis 2014, et principalement causée par des désaccords sur la répartition des institutions. Ce contexte est ensuite exploité pour conclure des accords bénéfiques permettant la répartition des marchés entre le président de la République (chrétien), le Premier ministre (sunnite) et leurs clientèles respectives. Cela s’est traduit par la fragmentation du contrôle de la gestion des déchets, de la collecte à l’élimination en passant par l’étude et la supervision, tout en adaptant les exigences de la production urbaine aux circonstances de la crise : les flux de déchets sont alors redistribués entre deux sites d’enfouissement sur remblais (à Borj-Hammoud/Jdeydeh et à Costa-Brava), situés dans des territoires à dominantes communautaires différentes. Ils ont été étendus sur d’anciennes décharges côtières à ciel ouvert. L’urgence et l’exceptionnalité ont permis de contourner les réglementations qui, en principe, devraient s’appliquer à de tels projets construits sur le domaine public maritime. Pour faire accepter, ou finalement subir, ces projets, l’État a mis les contestataires devant deux solutions : accepter les remblais ou revoir les déchets dans les rues et les espaces publics. En outre, les autorités locales ont reçu des dédommagements financiers et fonciers qu’elles ont perçus comme lucratifs. C’est donc dans une logique d’urgence profitable, combinée à une stratégie du fait accompli, que se construisent les cadres réglementaires dérogatoires qui légitimes cet urbanisme d’exception.
Cela conduit à un troisième résultat relatif aux chaînes extractives associées à la construction des remblais.
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Des circulations profitables autour des remblais
Au-delà de la circulation profitable des déchets, ce système prospère grâce à la circulation profitable des matériaux de construction transitant par les chantiers (pour consolider les terres gagnées sur la mer et aménager quotidiennement les sites d’enfouissement). Si l’exploitation minière des décharges semble à première vue réduire l’approvisionnement en matières de remblaiement, les remblais capitalisent sur des dynamiques extractives, voire les maximisent, par l’extraction traditionnelle dans des carrières (exploitées par des élites politiques), par le dragage des fonds marins (via des permis de nettoyage des ports), ou par l’excavation des sous-sols sur des parcelles vierges (via des permis de construction puis d’excavation), dans un contexte de restrictions imposées aux carrières. Ces activités frôlent souvent les limites de la légalité. Elles sont soutenues par des cadres juridiques opaques qui permettent aux acteurs privés, souvent en collusion avec les pouvoirs publics, d’accéder aux ressources, au détriment de l’environnement et des coûts écologiques qui en résultent. Le cartel contrôlant l’extraction et le transport des matériaux de construction contrôle également les marchés publics ainsi que les processus décisionnels qui les régissent. Il bénéficie ainsi de tous les aspects des projets, garantissant la maximisation des profits. Cette logique renforce l’idée selon laquelle la finalité des remblais – qui ne provient pas uniquement, voire rarement, de la vente ou de l’exploitation immobilière qu’ils génèrent – réside dans les bénéfices à tirer des seules opérations de déblaiement/remblaiement et de circulation des matières à travers les chantiers. Il est même intéressant que ces chantiers ne soient jamais finalisés, car les profits sont générés au cours des différents cycles de production et d’adaptation des sites.
Conclusion
Cette thèse invite à reconsidérer l’étude fine des matières, souvent sous-estimées qui transitent par les chantiers, ainsi qu’en amont des grands projets, incarnant leur vraie valeur ajoutée. D’une part, elle met en lumière les interactions entre l’extension horizontale de la ville, la circulation des déchets, l’exploitation minière des décharges et les dynamiques extractives plus larges. D’autre part, elle montre qui contrôle l’accès aux matières et, de facto, qui oriente, voire détermine, la production urbaine dans une perspective capitaliste. En somme, elle met en lumière un cadre d’analyse puissant de la ville-flux, un concept au cœur de notre réflexion, qui ouvre, in fine, de nouvelles voies pour rendre visibles, voire politiser, les dynamiques de la production urbaine.