Urbanisme et pratiques quotidiennes de mobilité : la construction genrée du sentiment d’insécurité dans les transports collectifs du Grand Rabat

« Ma thèse Urba en 1mn » vise à présenter des travaux de recherche aux thématiques variées au sein de l’espace francophone au travers d’une petite vidéo d’1mn de présentation du sujet et d’une note explicative de la problématique, des hypothèses de recherche, du cadre théorique, de la méthodologie employée et des principaux résultats.

Ressources documentaires

Cette thèse de doctorat intitulée « Urbanisme et pratiques quotidiennes de mobilité : la construction genrée du sentiment d’insécurité dans les transports collectifs du Grand Rabat », a été soutenue le 29 Mai 2026 par Ikrame LAADSSI (Docteure en urbanisme et aménagement), dans le cadre d’une cotutelle internationale entre l’Université Gustave Eiffel (France) et l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme (INAU) du Maroc.

Cette recherche doctorale a été réalisée au sein du Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT – UMR-T 9403) et de l’École doctorale Villes, Transports et Territoires (ED VTT n°528) de l’Université Gustave Eiffel. Elle a été dirigée par Nacima BARON, (Professeure à l’Université Gustave Eiffel), et co-dirigée par Mohamed HANZAZ (Professeur à l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme).

S’inscrivant dans une dynamique de coopération scientifique entre la France et le Maroc, cette cotutelle internationale a permis de croiser les approches théoriques et méthodologiques développées dans les deux institutions afin d’apporter un regard original sur les enjeux contemporains de la mobilité urbaine, du genre et de la sécurité dans les transports collectifs.

À travers une recherche menée dans le Grand Rabat, cette thèse analyse la manière dont le sentiment d’insécurité se construit au quotidien au sein des espaces de mobilité. Elle met en évidence le rôle des configurations urbaines, des normes sociales de genre et des pratiques de déplacement dans la production des inégalités d’accès à la ville. En s’appuyant sur une démarche qualitative et immersive, elle montre que la sécurité ne peut être appréhendée uniquement sous l’angle de la sûreté objective, mais doit également intégrer les dimensions sensibles, sociales et spatiales de l’expérience des usagers, en particulier celle des femmes.

Cette note de synthèse présente les principaux enseignements de cette recherche ainsi que ses contributions aux réflexions sur la planification des mobilités, l’urbanisme inclusif et la construction de villes plus accessibles, plus équitables et plus sensibles aux expériences quotidiennes de leurs habitants.

Contexte de l’étude

Au cours des deux dernières décennies, les villes marocaines ont connu d’importantes transformations de leurs systèmes de transport. Le Grand Rabat illustre particulièrement cette dynamique à travers la mise en service du tramway, le renouvellement progressif du réseau de bus, le développement de projets de mobilité intelligente et la volonté d’améliorer l’intermodalité. Ces investissements traduisent une ambition forte de modernisation, fondée sur la performance technique, la transition écologique et l’amélioration de l’attractivité métropolitaine.

Toutefois, si ces évolutions répondent à des objectifs de mobilité durable, elles interrogent encore peu la manière dont les habitants vivent concrètement leurs déplacements. Les politiques publiques évaluent principalement les réseaux à travers des indicateurs de fréquentation, de régularité, de vitesse commerciale ou de capacité, alors que les dimensions sensibles de la mobilité (confort, émotions, sentiment de sécurité ou accessibilité sociale….) demeurent largement secondaires. Cette approche apparaît particulièrement problématique lorsqu’elle concerne les femmes, dont les pratiques de mobilité sont fortement influencées par les rapports sociaux de genre.

Dans de nombreuses villes, le sentiment d’insécurité constitue aujourd’hui un frein majeur à l’accès aux opportunités urbaines. Pourtant, cette question reste souvent réduite à une problématique de criminalité ou de sûreté objective, sans prendre en considération les expériences quotidiennes des usagères. C’est dans cette perspective que s’inscrit cette recherche doctorale consacrée au Grand Rabat. Elle propose de déplacer le regard, en étudiant non seulement les transports collectifs eux-mêmes, mais également les espaces qui les entourent, les interactions sociales qui s’y déroulent et les stratégies développées par les femmes pour préserver leur droit à la mobilité.

Problématique

Cette recherche repose sur un constat simple : la modernisation des infrastructures ne garantit pas nécessairement une amélioration du sentiment de sécurité. Malgré les investissements réalisés dans les transports collectifs, de nombreuses femmes continuent d’adapter leurs déplacements, d’éviter certains itinéraires ou certaines plages horaires, voire de renoncer à certaines activités en raison de la peur ressentie lors de leurs trajets.

La problématique centrale consiste ainsi à comprendre comment se construit le sentiment d’insécurité des femmes dans les transports collectifs du Grand Rabat et dans quelle mesure cette expérience révèle les limites des politiques actuelles de mobilité urbaine. Plus largement, cette recherche interroge la capacité des systèmes de transport à garantir un véritable droit à la ville, entendu comme la possibilité pour chacun et chacune de circuler librement, sans contrainte excessive ni sentiment permanent de vulnérabilité.

Hypothèses de recherche

La recherche s’est construite autour de quatre hypothèses complémentaires :

  • La première considère que le sentiment d’insécurité ne relève pas uniquement d’une perception individuelle mais constitue une construction sociale et spatiale. Il résulte de l’interaction entre les caractéristiques physiques des espaces traversés, les normes sociales, les représentations collectives et les rapports de pouvoir qui organisent l’occupation de l’espace public. Ainsi, la qualité des cheminements piétons, l’éclairage, la visibilité, la présence humaine ou encore les dispositifs de sécurité participent à la fabrication quotidienne de ce sentiment.
  • La deuxième hypothèse postule que les femmes ne sont pas de simples victimes des contraintes de mobilité. Bien qu’elles évoluent dans un contexte marqué par des normes sociales restrictives, elles développent une véritable capacité d’agir à travers des stratégies d’anticipation, d’adaptation et de négociation leur permettant de maintenir leurs déplacements.
  • La troisième hypothèse considère la nuit comme un révélateur privilégié des inégalités de mobilité. La diminution de l’offre de transport, la désertification des espaces publics et la baisse de la présence institutionnelle accentuent les vulnérabilités et rendent particulièrement visibles les mécanismes de production du sentiment d’insécurité.
  • Enfin, la quatrième hypothèse suppose que la gouvernance actuelle des transports collectifs demeure largement aveugle au genre. Les politiques publiques privilégient des objectifs de modernisation technique et de performance des réseaux sans intégrer pleinement les expériences vécues des usagères dans la conception, la planification et l’évaluation des systèmes de transport.

Cadre théorique

Cette recherche mobilise une approche interdisciplinaire située à l’intersection de l’urbanisme, de la géographie des mobilités, de la sécurité urbaine et des études de genre.

Elle s’appuie d’abord sur les travaux relatifs au sentiment d’insécurité dans les espaces urbains, tout en montrant les limites d’une lecture exclusivement environnementale. Les caractéristiques physiques des lieux influencent les perceptions, mais elles n’expliquent pas à elles seules les expériences vécues par les femmes.

Les travaux sur les mobilités quotidiennes permettent ensuite de considérer le déplacement comme une expérience sociale complète, qui commence bien avant la montée dans un véhicule et se poursuit jusqu’à l’arrivée à destination. Cette approche conduit à intégrer les cheminements piétons, les espaces d’attente, les correspondances et les temporalités du déplacement dans l’analyse.

La recherche s’inscrit également dans une perspective genrée qui considère les transports collectifs comme des espaces où se rejouent les rapports sociaux de genre. Les normes culturelles, les injonctions à la prudence, la surveillance des comportements féminins et la banalisation des violences influencent profondément les pratiques de mobilité.

Enfin, une approche décoloniale est mobilisée afin d’interroger la transférabilité des modèles théoriques élaborés principalement dans les contextes occidentaux. Les expériences observées dans le Grand Rabat montrent que les réalités maghrébines nécessitent des cadres d’analyse davantage ancrés dans les contextes sociaux, culturels et institutionnels locaux.

Méthodologie

Cette recherche repose sur une démarche qualitative, compréhensive et participative visant à saisir les expériences ordinaires de mobilité.

Le travail de terrain combine plusieurs méthodes complémentaires : des entretiens approfondis avec des usagers, des parcours commentés réalisés dans différents espaces de transport, des traversées nocturnes destinées à analyser les effets de la temporalité sur les pratiques de déplacement, des observations directes, des audits inspirés de la méthode CPTED ainsi que des exercices de cartographie participative.

Cette méthodologie permet de dépasser une lecture strictement statistique de la sécurité pour accéder aux dimensions sensibles de la mobilité. Elle restitue les émotions, les perceptions, les stratégies d’adaptation et les arbitrages quotidiens qui structurent les déplacements des femmes dans la métropole.

Principaux résultats

Les résultats montrent tout d’abord que le sentiment d’insécurité dépasse largement l’espace du véhicule. Il prend naissance dès les premiers mètres du déplacement, dans les trottoirs dégradés, les passages piétons insuffisants, les espaces mal éclairés, les stations isolées ou les quartiers fragmentés. L’expérience de mobilité apparaît ainsi comme un continuum dans lequel chaque séquence du trajet participe à la construction du sentiment de sécurité ou d’insécurité. Cette conclusion invite à dépasser une vision centrée sur les seuls réseaux de transport pour intégrer l’ensemble de la chaîne de déplacement dans les politiques urbaines.

La recherche montre ensuite que les femmes développent une véritable expertise de leur propre sécurité. Elles mobilisent quotidiennement des stratégies d’anticipation, de contournement et d’adaptation : modification des itinéraires, choix des horaires, recherche d’espaces fréquentés, déplacements accompagnés, recours aux outils numériques ou constitution de solidarités informelles. Ces pratiques témoignent d’une importante capacité d’agir. Elles révèlent cependant un coût invisible, fait de vigilance permanente, de charge mentale et d’efforts continus pour maintenir une mobilité pourtant considérée comme ordinaire.

Les analyses mettent également en évidence le rôle déterminant des normes socioculturelles. Les femmes intériorisent souvent des injonctions à la prudence qui les conduisent à limiter leurs déplacements, notamment la nuit. La responsabilité de la sécurité tend ainsi à être reportée sur les potentielles victimes plutôt que sur les institutions ou les auteurs des violences. Cette logique favorise la sous-déclaration des agressions et contribue à invisibiliser le phénomène dans les politiques publiques.

L’étude des mobilités nocturnes confirme que la nuit agit comme un puissant révélateur des vulnérabilités urbaines. La diminution de l’offre de transport, l’absence d’animation urbaine, le manque d’éclairage ou de présence humaine renforcent fortement les perceptions de risque. Les femmes réorganisent alors leurs déplacements en fonction d’impératifs de sécurité, parfois au détriment de leurs activités professionnelles, sociales ou culturelles. La mobilité nocturne devient ainsi un enjeu de justice spatiale autant que de mobilité.

Enfin, la recherche met en évidence un décalage important entre les politiques de modernisation des transports et les attentes des usagères. Les institutions privilégient essentiellement les performances techniques, l’électrification des flottes, la régularité des services ou les innovations technologiques. En revanche, les dimensions sensibles de la mobilité, confort, peur, sentiment de sécurité, qualité des espaces publics ou expériences quotidiennes, demeurent peu intégrées dans les dispositifs de planification. Cette orientation limite la capacité des politiques publiques à construire une mobilité réellement inclusive.

Au-delà de ces résultats empiriques, cette recherche apporte plusieurs contributions théoriques. Elle propose de redéfinir le sentiment d’insécurité comme un processus interactionnel, situé et socialement construit, résultant de l’articulation entre environnement urbain, normes sociales et rapports de genre. Elle met également en évidence que les transports collectifs ne sont pas uniquement des infrastructures techniques mais des espaces sociaux où se construisent des rapports de pouvoir, des formes de résistance et des stratégies de réappropriation.

Enfin, la thèse introduit la notion de « marges mobiles » pour qualifier les transports collectifs comme des espaces de circulation où se prolongent les mécanismes d’exclusion, de domination et de marginalisation habituellement associés aux périphéries urbaines. Cette conceptualisation invite à considérer les déplacements quotidiens comme des lieux privilégiés d’observation des inégalités urbaines.

Conclusion

Cette recherche montre que la sécurité dans les transports collectifs ne peut être réduite à une question de surveillance, d’équipements ou de performances techniques. Elle constitue avant tout une expérience sociale, spatiale et sensible, façonnée par les caractéristiques des espaces urbains, les normes de genre et les conditions concrètes de déplacement.

En révélant les mécanismes de production du sentiment d’insécurité, cette thèse invite à repenser les politiques de mobilité à partir des expériences vécues des usagers, et plus particulièrement des femmes et des personnes vulnérables. Elle plaide pour une approche intégrée de la mobilité, capable d’articuler qualité des espaces publics, accessibilité, urbanisme de proximité, gouvernance participative et égalité de genre.

Dans un contexte où de nombreuses métropoles s’engagent dans des transitions vers des mobilités plus durables et plus intelligentes, cette recherche rappelle qu’une ville ne peut être véritablement inclusive que si chacun et chacune peut s’y déplacer librement, en sécurité et sans avoir à négocier en permanence son droit à la mobilité. Intégrer les dimensions sensibles de l’expérience urbaine dans la conception des transports collectifs apparaît ainsi comme une condition essentielle pour construire des villes plus justes, plus accessibles et plus résilientes.

Mots-clés : mobilité urbaine, genre, transports collectifs, sentiment d’insécurité, Grand Rabat, droit à la ville, urbanisme inclusif, justice spatiale.

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