Les solutions d’urgence créent les problèmes endémiques de demain

Publiée une fois par mois, la tribune “Urbanisme en Francophonie ” se propose de recueillir les témoignages et les réflexions d’une personnalité autour d’un sujet de son choix. Cet espace ouvert permet aux auteurs de partager librement leur vision du monde et de contribuer à ce récit original. Tandis que le monde doit organiser sa transition vers un développement plus respectueux des personnes, des ressources de la planète et de sa biodiversité, comment penser et construire les villes ?

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Cette tribune Urbanisme en Francophonie du mois de juillet 2026, sur N’Djaména comme cas d’école pour les villes sahéliennes et subsahariennes, est rédigée par le Dr (PhD) Hassane MAHAMAT HEMCHI (expert urbaniste et enseignant chercheur à l’EAMAU). Il est Directeur du Développement et de la Recherche à l’EAMAU (Lomé, Togo) et Docteur en Aménagement de l’Espace et Urbanisme de l’Université Bordeaux Montaigne (2015). Ses travaux portent sur les mobilités urbaines, la planification spatiale et les dynamiques d’extension des villes sahéliennes.

Dans les villes sahéliennes à croissance rapide, la pression démographique conjuguée aux déficits de gouvernance urbaine produit des dynamiques spatiales que ni les outils classiques de planification, ni les modèles importés ne parviennent à saisir. N’Djaména, capitale du Tchad, en offre une illustration particulièrement lisible. Le Dr Hemchi, urbaniste tchadien, auteur de travaux de référence sur les mobilités urbaines et l’extension spatiale de la capitale tchadienne N’Djaména, en analyse les ressorts à partir d’une connaissance intime du terrain et des productions scientifiques documentées. Son regard invite à repenser la fabrique urbaine africaine au-delà des recettes standardisées.

N’Djaména : anatomie d’une croissance à perspective ambiguë

En 2013, N’Djaména couvrait près de 20 000 hectares ; six ans plus tard, elle dépassait les 38 000 hectares, soit une expansion de près du double en moins d’une décennie, sans que les infrastructures suivent le même rythme (2021). Ce déséquilibre se lit dans les rues inondées à chaque saison des pluies « pour ne pas dire les cours d’eau bitumé », dans les périphéries en manque d’équipements et de services urbains adéquats, dans les marchés improvisés qui pallient l’insuffisance d’équipements et de services publics de proximité.

Pour M. Hemchi, le mal est structurel. Le Tchad pratique ce qu’il qualifie d’« urbanisme événementiel », caractérisé par des interventions ponctuelles et réactives, souvent liées à une échéance politique ou à une crise du moment (2017). « Les solutions d’urgence créent les problèmes endémiques de demain » (2022) est le diagnostic chirurgical qu’il pose. Des documents de planification urbaine comme le Plan Urbain de Référence (PUR) ont existé sur le papier, mais peinent à être approuvés, encore moins mis en œuvre, en raison de leur inadéquation avec les réalités du terrain et, surtout, du déficit de volonté institutionnelle pour les rendre juridiquement opposables. Le projet de schéma directeur d’aménagement urbain annoncé dans le document cadre de la planification urbaine de N’Djaména depuis 2008, puis remis à l’ordre du jour en 2013, demeure un outil de planification prévisionnelle mort-né pour une ville capitale d’un État producteur de pétrole depuis 2003 (2024).

La question de la mobilité illustre bien cette aberration. L’absence d’un transport public structuré engendre une discrimination socio-spatiale qui touche en priorité les quartiers périphériques pour ne pas dire les marginalisés, où vit la majorité des N’Djaménois. Les premières tentatives de mise en place d’une entreprise d’autobus pour le transport public au sein de la ville de N’Djaména datent des années soixante-dix. Depuis lors, ce sont les minibus sous-perfusion (2015) qui sont à la fois cause et conséquence de l’étalement urbain de N’Djaména (2015, 2022). La population des marges demeure enclavée, dépendante de clandos et de mototaxis qui comblent un besoin vital dans un vide infrastructurel, institutionnel et réglementaire, au même titre que l’insuffisance, voire l’absence, d’équipements de base et d’espaces publics ouverts dans ces quartiers. Au-delà d’une question d’infrastructures et de services urbains, c’est une question de justice urbaine, de droit à la ville (2025).

Planifier à 25 ans ou plus, pas à 25 mois

La proposition que défend Hassane MAHAMAT HEMCHI peut se formuler en ces termes : sortir la planification urbaine de la réponse à l’urgence pour construire une vision à vingt-cinq ans, voire cinquante ans. « Il faut absolument concilier paradoxes et antagonismes pour enfin répondre au bien-être de la population. Une nouvelle façon de penser est essentielle si justement nous aimerions que nos territoires soient bons à vivre » (2024).

Cette rupture exige d’abord de se doter d’un système d’évaluation des politiques urbaines à plusieurs échelles. On ne gère pas ce qu’on ne mesure pas ; les outils existent à cet effet, parmi lesquels les schémas et plans directeurs, les systèmes d’information géographique (SIG) et les indicateurs urbains SMART adossés aux Objectifs de Développement Durable (ODD), à définir, suivre et mettre en œuvre avec rigueur.

À titre illustratif, le Schéma National d’Aménagement du Territoire (SNAT) de 2013 définissait des orientations pour les emprises du tracé de chemin de fer, des projets de gares routières et d’espaces publics, sans parler des futures métropoles régionales à créer à l’horizon 2035. Le problème n’est ni technique, ni financier. Une nouvelle façon de penser s’impose « si justement nous aimerions que nos territoires soient bons à vivre » (2024). Cela commence par une volonté politique affirmée et par la reconnaissance des limites actuelles de la planification urbaine.

Cela suppose ensuite de réinvestir les espaces collectifs en tant qu’infrastructure sociale et communs urbains, que ce soient des places, des parcs, des espaces verts ou des corridors de mobilité douce qui permettent à une ville de respirer, de résister aux chocs climatiques et de recréer du lien entre des quartiers qui s’ignorent. C’est précisément ce que le Professeur coordonne au quotidien à travers des projets sur les « communs urbains », une approche qui a fait ses preuves bien au-delà du continent.

Pour une fabrique urbaine africaine ancrée dans ses territoires

Ce que les travaux d’Hassane Mahamat Hemchi interrogent, au fond, c’est la capacité des villes africaines à produire leur propre doctrine d’aménagement. La métropolisation des cités sahéliennes appelle, selon lui, « une invention territoriale propre au Sahel », qui prend acte de ses contraintes hydriques et climatiques, de ses logiques foncières spécifiques et des savoir-faire vernaculaires que les référentiels importés peinent à intégrer.

La condition de cette invention est institutionnelle autant qu’intellectuelle. Elle suppose que les ponts entre production académique et décision publique cessent d’être des passerelles occasionnelles pour devenir des méthodes ordinaires de travail. C’est là un enjeu qui dépasse N’Djaména et concerne l’ensemble des capitales sahéliennes soumises à une pression démographique et climatique croissante, de Niamey à Ouagadougou, de Bamako à N’Djaména. M. Hemchi rappelle que les réponses ne viendront pas de l’extérieur : « Il n’y a ni livre, ni auteur, ni expert qui puisse résoudre vos problèmes, il n’y a que vous-même. Ce sont vos problèmes à vous et c’est à vous de vous débrouiller » (2022). La formule, énoncée par un chercheur aguerri, vaut autant comme programme scientifique que comme appel à la responsabilité collective.

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