Cette tribune Urbanisme en Francophonie du mois de juin 2026 est rédigée par Soazig Darnay (Paysagiste DPLG ; International Scientific Committee on Cultural Landscapes (ISCCL ICOMOS) ; Collectif Paysages de l’après-pétrole (PAP) ; Centre de Ciència i Tecnologia Forestal de Catalunya (CTFC)).
La notion de paysage est abordée différemment en culture francophone et en culture anglo-saxonne. Cela a des impacts directs sur les méthodes et les politiques de gestion des territoires. En effet, dans le premier cas, au-delà de son aspect physique et écologique une grande place est faite à la part culturelle du paysage au sein des projets. Le paysage est compris comme un système vivant, perçu et partagé par ses habitants, à la croisée de la nature, la culture et la société, et non comme un simple décor ou un objet d’étude, voire un espace à gérer. Ainsi, l’approche, globale, veut rendre compte de la complexité des réalités locales, des contrastes et des contradictions co-existants dans les territoires.
Les disciplines qui ont le plus travaillé cet angle en France est tout d’abord la géographie humaine : elle est en effet l’héritière par exemple d’Élisée Reclus (19e siècle), dont les écrits poétiques sur les rapports entre nature et société sont encore actuellement source d’inspiration. Le paysagisme nait quant à lui avec l’art des jardins qui se structure au 17e siècle, mais c’est en 1945 que le général De Gaulle lance une nouvelle section d’enseignement au sein de l’école d’horticulture de Versailles afin de l’introduire dans les équipes en charge de la reconstruction de la France.
Pour ce qui est de l’urbanisme, le « paysage » s’impose dès ses prémices par le biais des grands parcs urbains (19e siècle), mais c’est l’extension exponentielle du monde urbain (les « mégalopoles » ), où les limites entre ville et campagne s’effacent, qui mêle les disciplines dès les années 1990. Aujourd’hui l’approche se décline à toutes les échelles, de la maison individuelle au grand territoire, en Europe à travers des outils de la convention du paysage signée en 2000 (unités de paysage, observatoires de paysage, chartes paysagères, plan de paysage). Cette convention, qui fut portée par le Conseil de l’Europe, réunit les approches latines dans la perception culturelle et patrimoniale, nordiques dans l’appréhension de l’environnement et de la qualité de vie, et anglo-saxonnes dans la préoccupation de planification et de gestion. Néanmoins les influences italiennes et françaises y sont particulièrement fortes, elles ont permis de développer un texte reconnaissant les valeurs des paysages « communs », marqués par les traditions et les cultures des populations en place et vécus au quotidien, avec une forte incitation à la participation.
Ainsi, les aménageurs francophones s’intéressent de près à l’histoire des lieux et défendent une continuité vis à vis des activités présentes, passées ou résiduelles, que ce soit symboliquement ou littéralement. Par ailleurs les paroles et les sensibilités des habitants et des usagers sont volontiers récoltées, le plus souvent par des méthodologies issues de l’anthropologie : cartographie sensible, entrevues, mais aussi par des concours de photographie ou des jeux. On les invite également à des ateliers participatifs pour définir leurs paysages, exprimer leurs envies, puis on leur présente les projets en amont afin de contraster les opinions et confirmer les intuitions des experts. Afin d’obtenir une représentation satisfaisante, les médiateurs n’hésitent pas à rencontrer les habitants sur leurs lieux de vie (marchés, centre commerciaux…)
Dans les pays occidentaux, l’aspect « pittoresque » est compris par une grande partie des populations. C’est de la représentation de scènes peintes qu’est issue la notion de « paysage » en français (16e siècle) et cette réalité picturale, visuelle, reste fortement présente au 21e siècle (omniprésence de la photographie de paysages dans les réseaux sociaux et la publicité, mises en scène de sites, belvédères…).
Néanmoins la pensée cartésienne et laïque française a gommé une partie de la compréhension spirituelle des lieux. La « géographie sensible » qui s’est développée depuis les années 1980 a permis de réintégrer l’appréhension sensorielle plurielle mais la part émotionnelle reste délicate à aborder dans l’aménagement territorial. C’est face à la banalisation des environnements, et surtout face à l’augmentation des risques climatiques que la relation psychologique et animale des habitants à leurs lieux de vie est étudiée, en particulier lors de traumas liés à la « perte de paysage » (submersion, effondrement, incendies, ouragans…). Or la francophonie est multiple et la spiritualité exprimée différemment selon le continent. Ainsi en Afrique par exemple la dimension culturelle du paysage est très forte. Le territoire est vécu et chargé de sens mais pas nécessairement nommé. De même, la Nature est intégrée à la vie sociale et spirituelle, loin de l’objet d’analyse de l’approche occidentale. La dimension esthétique est par contre peu conceptualisée. Lors de démarches de reconnaissance patrimoniale comme par exemple la candidature à la liste de patrimoine culturel de l’UNESCO, la définition de « paysage culturel » n’est alors pas toujours comprise. Le lien spirituel qui lie l’humain à son site est plus souvent revendiqué comme « patrimoine immatériel » des « peuples autochtones ».
On retrouve les différences de compréhension du paysage entre francophonie et monde anglo-saxon dans la notion d’aménagement du territoire / land management. En effet, la vision est globale et transversale, intégrant l’ensemble des données culturelles, naturelles et socioéconomiques. Le système est fondamentalement vivant et les objectifs d’aménagement sont centrés sur l’amélioration de la qualité de vie tout en préservant les identités territoriales. L’approche fait la part belle aux sciences humaines et aux outils artistiques, ce qui sous-entend l’implication de l’État ou des administrations (financière et technique). En contraste, le land management préfère habituellement analyser le système avec une approche en priorité analytique et fonctionnelle, voire sectorielle, avec pour but la gestion et l’optimisation des usages, ainsi que l’efficacité économique selon les logiques de marchés. Or cela est possible essentiellement sur les échelles locales ou métropolitaines (environmental & community planning, zoning…). La politique de cohésion paysagère francophone permet donc une appréhension de l’aménagement du territoire à grande échelle, proposant une stratégie qui peut se conjuguer autour de chaque thématique : tourisme, extension urbaine, gestion de risque, mais ne considère pas obligatoirement la part économique comme prioritaire.
Le cas des Parcs Naturels Régionaux (PNR) reflète bien cette spécificité. Le programme de préservation et de gestion, créé dès 1967, fut conçu sur la base d’une approche transversale. Elle mêle la dimension environnementale avec la protection de sites remarquables, la dimension économique en favorisant un développement durable reposant sur l’échelle locale, l’agriculture et un tourisme respectueux, et la dimension socioculturelle. La préservation ne doit pas se faire au détriment du bien-être des populations et de leur indépendance. Par ailleurs, la gouvernance de ces territoires est partagée entre les collectivités territoriales, les acteurs locaux (associations et collectifs, habitants, regroupements agricoles) et l’État, permettant une compréhension à diverses échelles et multisectorielle. Enfin, le PNR est un outil d’aménagement, proposant un projet stratégique, une planification basée sur la concertation, et un organisme de gestion au quotidien. C’est un des premiers modèles à dépasser la logique de protection stricte et à intégrer les populations locales et leur économie, au niveau international.
En parallèle dès 1971 le programme “Man and Biosphere” (MAB) du département Sciences Naturelles de l’UNESCO proposa un modèle de cohabitation entre humains et nature sous l’influence anglosaxonne, inspiré de la protection sur la base de zoning. Mais les conceptions francophone et anglo-saxonne du paysage tendent aujourd’hui à converger. Le modèle de « réserve de biosphère », issu du programme MAB initialement fondé sur une approche naturaliste, illustre cette évolution en intégrant progressivement les dimensions socio-économiques et les dynamiques territoriales. Depuis 1994 Ils sont réunis sous la même catégorie de protection selon l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) : la catégorie V – “Paysage terrestre ou marin protégé”. De même le patrimoine culturel intègre peu à peu le patrimoine naturel, en envisageant le contexte paysager des bâtis et sites historiques (ambiance, contexte agricole ou cadre urbain). La Convention européenne du paysage a contribué à valoriser cette approche, notamment à travers la mise en place de chartes et de plans de paysage, alors qu’auparavant, depuis 1943, la protection des abords reposait principalement sur un périmètre fixe de 500 mètres autour des monuments classés et dépendait largement de l’appréciation des experts du patrimoine bâti.
En définitive, si le rapprochement entre les approches francophone et anglo-saxonne du paysage traduit une avancée vers des modèles de gestion plus intégrés, il ne doit pas masquer les tensions persistantes entre logiques culturelles, économiques et environnementales. La valorisation du paysage comme outil de médiation et de projet territorial peut parfois s’inscrire dans des démarches normatives ou instrumentalisées, notamment lorsqu’elle est mobilisée au service d’objectifs de développement ou d’attractivité. Par ailleurs, la diffusion de ces modèles pose la question de leur adaptabilité à des contextes non occidentaux, où les rapports au territoire, à la nature et au sacré diffèrent profondément. Dès lors, l’enjeu contemporain ne réside pas seulement dans la convergence des approches, mais dans la capacité à reconnaître et intégrer véritablement la pluralité des regards, des pratiques et des ontologies du paysage à l’échelle mondiale.
