Le métabolisme en partage. Éprouver et connaître les flux de la propreté urbaine à Lyon, Vienne et Athènes 

« Ma thèse Urba en 1mn » vise à présenter des travaux de recherche aux thématiques variées au sein de l’espace francophone au travers d’une petite vidéo d’1mn de présentation du sujet et d’une note explicative de la problématique, des hypothèses de recherche, du cadre théorique, de la méthodologie employée et des principaux résultats.

Ressources documentaires

Cette thèse en études urbaines, intitulée « Le métabolisme en partage. Éprouver et connaître les flux de la propreté urbaine à Lyon, Vienne et Athènes » a été soutenue par Clément Dillenseger le 3 décembre 2024, sous la direction de Michel Lussault (Professeur des universités, École normale supérieure de Lyon). Elle a obtenu le prix de thèse spécial sur la ville PUCA-APERAU (2025) ainsi que le prix de thèse du RIODD (2025) après avoir été soutenue financièrement par la Fondation Palladio (2023) et l’École Urbaine de Lyon (2018-2022).

La propreté urbaine, entre morale et écologie

Cette thèse part d’un paradoxe : tout le monde, indépendamment de ses positions sociales, formule des jugements sur la propreté urbaine (et c’est un enjeu électoral très fort qui entraîne de nombreux débats), tout le monde souhaite un cadre de vie « propre »… mais plus rares sont les personnes qui savent précisément ce qu’engage, socialement et spatialement, ce désir de propreté.

  • Où vont les saletés ?
  • Disparaissent-elles vraiment ?
  • Qui les transporte, dans quelles conditions ?
  • Quelles sont les conséquences socio-environnementales, ailleurs, de la propreté des villes-centre, ici ?
  • Comment connaître, débattre, prendre en compte les conséquences socio-écologiques de l’urbanisation tant qu’elles demeurent invisibles ?

En s’intéressant au métabolisme (les circulations de matière et d’énergie) engendré par les services de la propreté urbaine à Lyon, Vienne et Athènes, la thèse de Clément Dillenseger rappelle que la ville déborde largement de ses frontières politiques… mais ces débordements restent largement impensés ou inconnus, empêchant une véritable politisation et réflexion sur la territorialité de la gestion des déchets. La propreté reste largement une thématique moralisée, « hors sol ».

Problématique : Comment prendre en compte les ailleurs de nos ici ?

L’enjeu problématique de la thèse repose sur une double question de recherche :

  • Une première question descriptive : comment le métabolisme urbain de la propreté apparaît actuellement ? Pourquoi une grande partie du métabolisme reste dans l’ombre ? Comment les individus peuvent se relier au fonctionnement urbain dont ils dépendent pour en comprendre véritablement les tenants et les aboutissants sociaux et territoriaux, au-delà des approches moralisantes de la propreté ?
  • Une seconde question, plus prospective, sous-tend implicitement la thèse : pour réorienter la fabrique des territoires et adapter les modes de vie aux changements environnementaux, comment partager la réalité territoriale des déchets qu’impliquent nos modes de vie ? Pourquoi une grande partie du métabolisme reste dans l’ombre ?

Cadre théorique : Pour une approche sensible des métabolismes territoriaux 

La thèse s’ancre dans plusieurs champs :

  • L’urbanisme des réseaux et l’Urban Political Ecology qui visent à inscrire les fonctionnements infrastructurels urbains dans des jeux de pouvoirs à diverses échelles
  • La géographie sociale, avec l’approche par le travail de la propreté et la question des représentations
  • Les approches critiques de la modernité et de la consommation (Max Liboiron, Guy Debord, Jean Baudrillard, Bruno Latour) qui m’ont permis de replacer les déchets et saletés au cœur de systèmes économiques et culturels
  • La géographie culturelle qui permet de porter attention singulière aux aspects « sensibles », c’est-à-dire aux récits, aux images, aux affects, aux paysages, aux incorporations du métabolisme urbain

Méthodologies : Multiplier les récits et les acteurs pour multiplier les points de vue

J’ai fait le choix de multiplier les méthodes qualitatives pour multiplier les points de vue, pour être sans cesse décentré, pour me rendre attentif à des paroles et des récits de la ville, de l’environnement ou du travail qui peinent parfois à se faire entendre. J’ai mené plus de 70 entretiens semi-directifs dans quatre langues différentes, un travail d’observation participante auprès des collectifs environnementalistes (ramassages de déchets, festivals 0 déchets, World Clean Up Day, nettoyage d’un parc autogéré à Athènes, capture de chats errants), une immersion parmi les cantonniers du Grand Lyon (5 semaines) et de Vienne (2 jours), des visites de l’ensemble des infrastructures du métabolisme de la propreté (stations d’épuration, incinérateurs, décharges).

J’ai également déployé une méthode participative et exploratoire, inspiré de la méthode des baluchons multisensoriels inventés par Théa Manola : j’ai demandé à 19 habitant·es réparti·es sur les trois villes de collecter (par la photographie essentiellement) des « traces de propre ou de sale » dans l’espace public. Pour chacune de ces traces, ils et elles ont répondu aux questions « D’où vient cette trace ? » « Où et comment disparaîtra-t-elle ?».

Enfin, j’ai mené une vaste analyse documentaire : veille sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Instagram), veille journalistique en quatre langues, analyse de sites internet (des mairies, des collectifs environnementalistes, des entreprises), documents de planification liés aux déchets et à l’eau (directives européennes, programmation pluriannuelles de gestion des déchets, rapports annuels sur la qualité des services urbains), documents de communication (rapports annuels des entreprises, campagnes de communication des municipalités, beaux livres).

Principaux résultats

1/ D’où viennent et où vont les saletés ? Un métabolisme urbain plus moralisé que spatialisé : une ignorance métabolique

Les acteurs investis dans la question de la propreté urbaine, des cantonniers aux gestionnaires, en passant par les associations et les habitant·es, projettent sur la propreté des enjeux scalaires très différents et parfois incompatibles : de la préservation de la planète à celle du corps, en passant par le cadre de vie du quartier. A l’exception de certains militantes et militants qui remettent en cause le système mondial et capitaliste de production des déchets, les responsables de la saleté désignés par les cantonniers, les bénévoles, les gestionnaires, les habitant·es sont le plus souvent : « les gens ». Tout se passe comme si les déchets tombaient dans les mains des individus, comme s’ils n’avaient pas de matérialité préalable et s’ils n’étaient pas composés de matériau qui ont été extraits quelque part.

Cette surreprésentation des individus comme “sources” de la saleté est à analyser dans le cadre d’un récit et d’une gestion néolibérale de la propreté urbaine. J’ai notamment analysé ce cadrage du récit et de l’attention à partir des campagnes de communication élaborée par les lobbys et entreprises d’emballages alimentaires. Je considère (avec le courant des Discard Studies) que ces cadrages du récit sur l’individu relève d’une stratégie communicationnelle de la part des industries du plastique et de l’emballage, voire des municipalités. En parlant avant tout du comportement des gens, on ne discute pas des déchets comme des matières, extraites dans un lieu, géré dans un autre : on laisse le « métabolisme » dans l’ombre. Je parle donc d’ignorance métabolique, inspiré par le courant des études sur l’ignorance (l’agnotologie). Il ne s’agit pas, avec ma réflexion, de déresponsabiliser totalement les individus : il s’agit en revanche de décentrer la focale sur la propreté, souvent uniquement moralisatrice, pour la comprendre dans ses dimensions territoriales, industrielles, environnementales.

Cette ignorance sur l’amont de la saleté concerne aussi l’aval du métabolisme. Les sites de gestion de déchets demeurent relativement peu connus des enquêtés en général. Nombreux et nombreuses sont les bénévoles qui ramassent des déchets en se disant qu’ils font quelque chose de « bien » et de valorisant, sans pour autant connaître les impacts que la gestion des déchets engendre en dehors des villes (par exemple dans la commune de Fyli, au Nord d’Athènes, où les taux de pollution sont extrêmement élevés). Il y a même certains employés salariés de la propreté (cadres comme agent de terrain) qui ne savent pas où vont les déchets que leur travail consiste à ramasser… Pour le dire avec les termes présentés dans le premier résultat : les individus, y compris les travailleurs salariés et bénévoles de la propreté, ont un « métabolisme vécu » relativement étroit, qui ne leur permet de conscientiser que partiellement « l’épreuve métabolique ». On ne sait pas d’où viennent les matières, ni où elles vont, et avec cela, on ignore les conséquences environnementales et spatiales de leur circulation.

2/ Savoirs expérientiels et inégalités dans le travail de la propreté : connaître le métabolisme par coeur, par corps

Si je me suis intéressé à ce que les individus, et a fortiori les travailleurs et travailleuses, savent des métabolismes qu’ils alimentent, l’analyse suit également le mouvement inverse. J’ai étudié, à la façon d’un anthropologue, les manières dont les corps travaillant sont affectés par leur contribution au métabolisme urbain. J’ai montré que la manipulation des matières sales positionne différemment les individus dans l’espace et dans la société.

Pour résumer de manière schématique, comme l’a fait de manière très efficace la géographe Sabine Barles (enseignante-chercheure, spécialiste du métabolisme urbain et Grand Prix de l’urbanisme 2025) lors de la soutenance, il y a d’une part des bénévoles blancs et blanches, plutôt jeunes, en bonne santé, disposant de nombreux capitaux culturels voire économiques, qui considèrent le travail occasionnel de la propreté comme pourvoyeur de capitaux symboliques, d’affects positifs et d’une activité de loisir dans des espaces qu’ils ont choisi. A l’inverse, les travailleurs salariés de la propreté ne choisissent pas leur rythme et leurs espaces de travail ; ils souffrent par ailleurs d’une dévaluation sociale et d’une exposition à des risques pour leur santé (gestes répétitifs, matériel inadapté, fatigue, exposition au soleil et au froid…). Ils n’ont pas non plus le choix des déchets qu’ils ramassent (par exemple, les crottes de chien) alors que les bénévoles ne manipulent que des déchets « propres ».

Parmi les travailleurs de la propreté, je distingue par ailleurs les salariés en régie des salariés des entreprises délégataires du service public, ces derniers étant bien moins mal lotis et plus fatigués que les premiers, qui n’en demeurent pas moins déconsidérés socialement et, parfois, très fatigués physiquement. En effet, les salariés en régie sont fonctionnaires, bénéficient de la sécurité de l’emploi, d’un ancrage dans la ville et le quartier, d’un lieu de repos (le dépôt). En miroir, les agents employés par les entreprises délégataires ont des contrats courts, ils sont affectés dans les espaces les moins résidentiels, les plus associés à la consommation, car le travail y est plus intense. Ils ne parlent pas le français, ne se syndiquent pas, n’ont pas de lieu où se reposer.

3/ Le spectacle de la propreté offert par les municipalités : « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît » (Guy Debord)

J’ai montré que dans les pratiques et les récits de la propreté se jouent des rapports de pouvoir qui dépassent la seule « ignorance métabolique » mentionnée précédemment. J’ai mis en évidence que la propreté est une thématique qui permet aux pouvoirs municipaux de se légitimer. C’est particulièrement le cas à Vienne, qui vante sa « bonne » gestion des déchets à grand renfort de festivals de la propreté, de camions rutilants et de coûteuses campagnes de communication (à tel point qu’elles sont épinglées par la cour des comptes du Land de Vienne). Vienne se raconte comme la ville « la plus agréable » et « la plus propre » du monde. Pourtant, dans ces récits, il n’est pas fait mention du fait que les autrichiens sont parmi les plus gros producteurs de déchets per capita en Europe (deux fois plus qu’en Grèce !), ni que la ville n’est pas dotée de centre de recyclage et que, par conséquent, les matières destinées à la collecte sont envoyées de Vienne à Graz, tous les jours… en camion. Enfin, la municipalité viennoise vante le système Waste-to-energy (de récupération de la chaleur issue de l’incinération des déchets) dans ses campagnes de communication mais elle ne dit pas que les déchets sont en fait essentiels au fonctionnement car ils évitent d’importer du gaz, qui est la première source d’énergie (et de loin !) pour le chauffage dans le mix énergétique local. Enfin, elle ne dit pas non plus que ses t-shirts à l’effigie du service de propreté et commercialisés par le service municipal (le MA48) sont fabriqués… au Bangladesh ! Enfin, la ville ne dit pas, non plus, que ses déchets toxiques issus de l’épuration des fumées d’incinération sont stockés dans d’anciennes mines de sel, en Allemagne… Ainsi, les Viennois·es se racontent une histoire rassurante et rassuriste : tout va pour le mieux, il n’y aurait rien à changer. C’est le sens de la citation de Guy Debord présente dans le titre. Pour lui, la société du spectacle est une société de « choix déjà faits », où les individus n’ont qu’à avaliser ce qui leur est présenté, sans chercher à le comprendre.

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