La ville algérienne au féminin, entre interdits et espaces de liberté (cas de la ville d’Oran)

Cette thèse de doctorat en géographie et aménagement du territoire portant sur « La ville algérienne au féminin, entre interdits et espaces de liberté : Cas de la ville d’Oran (Algérie) » a été soutenue par Nejwa BAKHTI (Géographe, aménagiste, Docteure à l’Université Oran 2 en Algérie et à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) à Paris) sous la direction du Professeur Sid-Ahmed SOUIAH (Oran 2) et de la Professeure Laëtitia BUCAILLE (INALCO). Cette une formation doctorale qui fait l’objet d’une cotutelle internationale de thèse entre l’Université Oran 2 Mohamed Ben Ahmed (Algérie) et l’INALCO Paris (France).

Problématique

Dans les villes maghrébines contemporaines, les femmes ne se déplacent pas dans les mêmes conditions que les hommes, ni avec les mêmes marges de liberté. À Oran, comme dans d’autres métropoles du Sud, la mobilité féminine est entravée par un enchevêtrement de contraintes socioculturelles, financières, sécuritaires et infrastructurelles. Qu’il s’agisse de normes patriarcales intériorisées, de l’inégale répartition des tâches domestiques, de violences sexistes dans l’espace public, ou d’un système de transport inadapté, ces obstacles produisent une fragmentation de l’espace urbain et limitent l’accès des femmes aux différentes ressources que peut offrir la ville.

Ce travail part de l’hypothèse que ces contraintes à la mobilité ne sont pas des faits isolés, mais des manifestations concrètes d’un ordre spatial genré, qui s’inscrit dans des rapports de pouvoir historiquement construits et toujours présents. La ville devient ainsi le reflet de rapports sociaux inégalitaires qui restreignent l’autonomie spatiale des femmes, condition pourtant essentielle à leur émancipation, notamment dans une société algérienne en pleine mutation, où l’accès aux études supérieures et au marché du travail est en constante progression.

Dans ce contexte, la recherche interroge la manière dont les normes sociales, les dispositifs de contrôle, les formes de violence urbaine et les dysfonctionnements des politiques de transport et d’aménagement contribuent à restreindre les mobilités féminines à Oran. Elle analyse également les stratégies d’adaptation et de négociation développées par les femmes pour accéder à la ville, et interroge les conditions nécessaires pour rendre les espaces urbains réellement inclusifs et accessibles.

Hypothèses de recherche

Deux grandes hypothèses structurent cette recherche.

  1. La première hypothèse postule que les normes sociales patriarcales, l’insécurité et les défaillances du transport public contribuent à créer des barrières invisibles dans la ville, forçant les femmes à développer des stratégies de contournement ou de renoncement.
  2. La seconde hypothèse avance que les politiques publiques et les instruments de planification urbaine peuvent devenir des leviers de transformation, à condition d’intégrer une lecture genrée des usages de la ville et de promouvoir une plus grande justice socio-spatiale.

Cadre théorique

Le cadre théorique de cette recherche s’inscrit d’abord dans les théories de la justice sociale, mobilisées pour analyser les inégalités d’accès à la ville et aux ressources urbaines. Les travaux des philosophes américains John Rawls et de Nancy Fraser permettent de penser la mobilité comme un enjeu de justice socio-spatiale. L’approche rawlsienne, fondée sur le principe de différence, invite à interroger la légitimité des inégalités sociales et spatiales lorsqu’elles ne bénéficient pas aux groupes les plus défavorisés. Les apports de Nancy Fraser complètent cette lecture en articulant redistribution, reconnaissance et participation, offrant un cadre pertinent pour comprendre les inégalités de mobilité comme le produit de rapports sociaux structurels et de mécanismes d’exclusion inscrits dans l’organisation urbaine.

Cette réflexion est complétée par la notion de motilité, développée par le sociologue suisse Vincent Kaufmann, qui désigne la capacité effective d’un individu à se déplacer en fonction de son accès aux moyens de transport, de ses compétences de mobilité et de ses projets. Ce concept permet d’analyser le décalage entre la liberté formelle de circuler et la liberté réelle de mouvement, en montrant comment des femmes, bien que juridiquement libres, renoncent à certains déplacements sous l’effet de contraintes sociales, culturelles ou structurelles.

En arrière-plan de cette analyse, les outils de la sociologie critique, notamment ceux issus des travaux du célèbre sociologue Pierre Bourdieu, éclairent les mécanismes par lesquels les normes sociales, les rapports de pouvoir et les formes de domination symbolique s’inscrivent durablement dans les pratiques spatiales. La ville apparaît alors non comme un espace neutre, mais comme un espace socialement construit, traversé par des rapports de domination qui conditionnent l’accès différencié aux ressources urbaines.

Cette lecture critique de l’espace urbain permet enfin de penser les formes concrètes que prennent ces rapports de domination dans la ville. Le concept de « murs invisibles », développé par le géographe français Guy Di Méo, désigne les barrières non physiques qui fragmentent la ville selon les rapports sociaux de genre. Dans le prolongement de cette approche, la thèse introduit le concept original de « paradoxe urbain » afin de dépasser les lectures binaires de l’espace et de désigner ces lieux qui exercent simultanément une attraction et une répulsion sur les femmes : attractifs par leurs aménités, mais répulsifs par les risques qu’ils représentent.

Méthodologie

La méthodologie mêle outils sociologiques et géographiques par le croisement d’approches qualitatives et quantitatives, saisissant à la fois les tendances générales et les parcours individuels. Le volet quantitatif repose sur une enquête par questionnaire administrée auprès de 507 femmes résidant dans différents quartiers d’Oran. L’échantillon, construit par quotas, couvre différentes catégories d’âge, de statut matrimonial, de niveau d’instruction et d’activité professionnelle.

Le volet qualitatif comprend près d’une cinquantaine d’entretiens semi-directifs approfondis, complétés par des observations directes dans l’espace public oranais et un travail photographique. Un focus group avec des lycéens et des lycéennes a permis d’appréhender les perceptions des jeunes générations. Cette démarche interdisciplinaire évite les généralisations réductrices et dévoile les mécanismes d’articulation entre rapports de genre et organisation territoriale.

En complément, un travail cartographique a été conduit, à partir des données recueillies pour localiser et spatialiser les espaces fréquentés, les espaces évités et ceux perçues comme paradoxaux.

Cette approche méthodologique, ancrée dans une démarche interdisciplinaire, ambitionne de dépasser les généralisations et de rendre plus visibles les mécanismes d’articulation entre rapports sociaux de genre et organisation socio-spatiale de la ville.

Principaux résultats

L’enquête a permis de documenter l’existence d’un système contraignant qui affecte différemment les femmes selon leur âge, leur catégorie socioprofessionnelle et leur quartier de résidence. Les 46 % de femmes déclarant subir des difficultés de mobilité ne constituent que la part visible d’un phénomène plus large, car elles sont nombreuses à intérioriser les restrictions au point de ne plus les percevoir comme des obstacles. Cette intériorisation constitue sans doute l’un des enseignements les plus significatifs de cette recherche : (34,9 %) des femmes s’imposent des restrictions de mobilité avant même qu’une interdiction ne soit formulée par leur entourage, laissant entrevoir l’efficacité redoutable des mécanismes d’auto-surveillance qui transforment le foyer en premier lieu de diffusion du contrôle social, notamment dans les sociétés patriarcales. En effet, la sphère privée constitue le premier territoire de l’entrave, où le contrôle s’exerce également à travers le mari (23,1 %) et le père (21,3 %), des figures d’autorité dominantes dont l’emprise se trouve parfois légitimée par certaines interprétations des textes religieux.

Au-delà de la sphère privée, les contraintes se déploient dans l’espace public selon deux dimensions complémentaires. Les violences et l’insécurité représentent (36,2 %) des difficultés déclarées, ce que Gill Valentine conceptualise comme la « géographie de la peur » : plus de (45 %) des enquêtées déclarent avoir été victimes d’une agression verbale et/ou physique, dont près des trois quarts ont moins de 40 ans. Les défaillances du transport constituent quant à elles l’obstacle majeur (50,2 %), héritage de la désorganisation progressive depuis la concession au privé en 1988, une politique qui a produit une « mobilité à plusieurs vitesses », où l’accès aux opportunités urbaines pour les femmes dépend davantage des moyens de transport disponibles que des aspirations personnelles.

Cet ensemble de contraintes produit une segmentation modale révélatrice : (70 %) des déplacements féminins dépendent de la marche (31,2 %), du bus défaillant (22,8 %) ou du taxi onéreux (16,9 %), tandis que le tramway, pourtant apprécié, ne représente que (5,1 %) des trajets en raison de sa couverture limitée. L’accès au véhicule personnel reste l’apanage d’une infime minorité (3,1 %), confirmant que le mode de transport n’est presque jamais un choix libre mais une contrainte qui assigne les femmes à des territoires différenciés selon leurs ressources.

En étudiant la mobilité des femmes à travers l’analyse de 785 déplacements documentés, la recherche montre que malgré les entraves, les femmes construisent leur propre géographie urbaine. Sept pôles principaux structurent leurs pratiques quotidiennes : le quartier d’Akid Lotfi, émerge comme l’épicentre de cette géographie féminine moderne, concentrant rencontres amicales, balades et soins esthétiques, dans un quartier qui n’existait pas il y a vingt ans ; le quartier emblématique de Médina Djedida  conserve sa fonction commerciale historique ; le Centre-ville, maintient son rôle administratif et commercial ; le quartier USTO polarise les fonctions de santé et d’éducation en périphérie ; le quartier Othmania se distingue par sa concentration d’activités associatives et d’emplois féminins ; le quartier de Belgaïd s’affirme comme pôle universitaire ; et El Menzah attire les pratiques sportives et de bien-être. Cette polarisation autour de centralités spécialisées coexiste avec une importante fragmentation : (22,2 %) des mobilités se dispersent dans des micro-destinations non catégorisées, ce qui traduit la diversité des pratiques spatiales féminines à Oran.

Parallèlement à ces centralités attractives, l’enquête fait ressortir des espaces évités fortement localisés : sept quartiers concentrent (61,7 %) des mentions, principalement les quartiers populaires centraux comme le quartier Nasr, Médina Djedida et El Hamri. Ces « murs invisibles », selon l’expression de Guy Di Méo, fragmentent l’expérience urbaine et créent des frontières intériorisées qui contraignent les parcours féminins. Toutefois, l’analyse révèle un phénomène plus complexe que la simple opposition entre espaces « sûrs » et « dangereux » : l’émergence de « paradoxes urbains », des territoires conjuguant simultanément attraction et répulsion. Médina Djedida en constitue l’archétype : premier centre commercial de la ville captant (34,1 %) des achats non alimentaires, ce quartier figure paradoxalement au deuxième rang des espaces les plus évités et concentre le plus grand nombre d’agressions déclarées.

« Cette configuration singulière, que nous conceptualisons sous le terme de « paradoxe urbain », constitue un apport théorique original permettant de dépasser les approches binaires classiques de la géographie du genre ».

Face aux contraintes multiples qui pèsent sur leurs déplacements, les femmes développent une palette de stratégies afin de limiter les risques et de maintenir un accès, même partiel, à la ville. Ces stratégies prennent d’abord la forme d’ajustements quotidiens : modification des horaires de sortie, retour à la maison avant « el maghreb », l’heure du coucher du soleil, instaurant de fait un couvre-feu invisible, voire un renoncement à certaines sorties, recours à des itinéraires détournés, accélération du pas, regard baissé, adaptation des codes vestimentaires selon les quartiers fréquentés et coordination de déplacements accompagnés, etc. Ces pratiques traduisent une mobilité sous tension, marquée par l’anticipation permanente du danger et du regard social.

Les données recueillies permettent par ailleurs de déconstruire certaines idées reçues : si (77,3 %) des femmes enquêtées déclarent porter le voile, les chiffres indiquent qu’il ne les protège pas réellement des agressions, soulignant que la question de la sécurité ne peut être réduite à la visibilité ou à l’apparence des femmes.

Nos travaux de recherche mettent également en évidence l’émergence de formes plus affirmées de résistance, particulièrement chez les jeunes générations qui refusent l’auto-restriction, maintiennent leur présence dans l’espace public et mobilisent les réseaux sociaux pour dénoncer le harcèlement de rue ; elles rendent visibles des expériences longtemps tues. Ces pratiques prennent de l’ampleur et témoignent d’une remise en cause progressive des normes qui encadrent les mobilités féminines dans les sociétés patriarcales.

Les contraintes précédemment citées sont amplifiées par des carences d’aménagement urbain. Dans la « ville réelle », telle que décrite par les femmes interrogées, l’éclairage public est insuffisant, les toilettes publiques sont absentes, les trottoirs sont impraticables, la végétation est insuffisante et les transports sont défaillants, etc. Ces manquements traduisent une planification indifférente aux besoins spécifiques des femmes et appellent une refonte des politiques urbaines.

À l’inverse, la ville rêvée par les oranaises se caractérise par la modestie des aspirations : des infrastructures de base fonctionnelles, la liberté de circuler en sécurité, des espaces verts sécurisés et entretenus, l’autonomie économique et l’accès à la culture. La référence à des villes du Moyen-Orient, où les femmes circulent librement de jour comme de nuit, invalide l’argument culturaliste et démontre que la sécurité urbaine et les valeurs religieuses ne sont pas incompatibles.

Conclusion

Pour réconcilier ville réelle et ville rêvée, nous proposons des pistes de planification genrée articulant expériences internationales et réalités locales : la réorganisation du réseau de transport autour des besoins féminins, le développement de la mobilité multimodale, l’amélioration de l’éclairage et du mobilier urbain, la création d’espaces publics mixtes et sécurisés. L’expérience des Jeux Méditerranéens de 2022, durant lesquels les femmes ont pu accéder aux stades et investir l’espace public de manière inédite, démontre qu’une transformation rapide est possible lorsqu’il existe une volonté politique. La découverte par les femmes interrogées de leurs droits de participation à l’aménagement urbain ouvre une perspective nouvelle : leur passage du statut de victimes subissant les contraintes à celui d’actrices de la transformation de leur ville.

La thèse démontre que les politiques publiques peuvent devenir des leviers de transformation. Elle compare les expériences internationales (marches exploratoires de Montréal, urbanisme genré de Vienne) avec le contexte algérien pour proposer des pistes concrètes et surtout adaptées : La mobilité féminine constitue un levier de justice socio-spatiale et une condition fondamentale pour le plein exercice du droit à la ville.

Cette recherche contribue également à l’émergence d’une géographie du genre critique dans le contexte maghrébin, répondant au constat de Marc Lavergne sur le retard de la géographie dans l’analyse du genre dans cette aire. Le concept de « paradoxe urbain » et l’analyse de l’impact des normes socioculturelles et religieuses sur le contrôle social ouvrent des perspectives de recherche comparative dans d’autres contextes urbains des pays du Sud.

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